Une soirée révélatrice des fractures socialistes
Une soirée, deux spectacles distincts. Côté cour, au restaurant « Le Cirque » près du Centre Pompidou, François Hollande annonce avec emphase l'arrivée de Bernard Cazeneuve. L'ancien président et son ancien Premier ministre, vêtu d'un costume gris clair et d'une cravate bleue à motifs de petits chiens jaunes, se faufilent parmi l'assistance réunie pour célébrer les trois ans du Journal de Laurent Joffrin, l'ancien directeur de Libération.
Sous la verrière du restaurant, où se croisent le maire de Paris Centre Ariel Weil, la journaliste Anne Sinclair, l'ancien banquier Jean Peyrelevade et l'ex-ministre de l'Économie Éric Lombard, la réception se transforme rapidement en plaidoyer pour une gauche étanche à La France insoumise (LFI) et contre la stratégie d'entre-deux-tours du Parti socialiste (PS) lors des municipales.
Les critiques fusent contre LFI
« Le plancher de LFI est haut mais son plafond est bas ! », déclare François Hollande avec des intonations rappelant sa campagne présidentielle. « Jamais je ne fais alliance avec des antisémites ! », renchérit Aurore Lalucq, coprésidente de Place Publique. Jérôme Guedj, quant à lui, ironise sur les « clowns » qu'il s'apprête à retrouver dans un autre cénacle, faisant référence au nom du restaurant.
Pendant ce temps, côté jardin, une autre scène se déroule au siège parisien du Parti socialiste. Pierre Jouvet, numéro deux du parti, ouvre un bureau politique crucial, 48 heures après le second tour des élections municipales. Il présente un document de synthèse de 25 pages qui célèbre le PS comme « force motrice » de la gauche, à la tête de 790 municipalités.
La contre-attaque des cadres
Le document nuance timidement le rôle de LFI, affirmant que « si LFI peut dans certains cas être un adjuvant utile, les candidatures portées par les insoumis ne permettent d'emporter la victoire ». Cette position déclenche une nette contre-attaque de plusieurs cadres.
« Les accords d'entre-deux-tours ont nourri le procès en insincérité envers nous », accuse Boris Vallaud, troisième homme du dernier congrès socialiste. « On va redire plus jamais LFI mais qui nous croit ? On ne peut pas continuer comme avant. » Le maire de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol poursuit l'offensive : « Être de gauche, c'est être droit. […] Les Français finissent juste par dire “Le PS c'est la tambouille”. » Carole Delga plaide également pour plus de « clarté ».
La défense d'Olivier Faure
Poussé dans ses retranchements, le Premier secrétaire Olivier Faure réplique avec fermeté : « Nous avons gagné 123 villes dont Amiens, Saint-Étienne, Pau… Quand je vous écoute j'ai l'impression que la seule chose que les socialistes savent faire c'est d'organiser un débat de congrès qui invisibilise nos résultats. »
Il aborde ensuite la question épineuse des alliances avec LFI : « On peut dire que LFI n'est pas de gauche. Il faudra dans ce cas l'expliquer à toutes celles et ceux qui, électeurs socialistes, sont très majoritairement venus voter dans des listes qui avaient LFI. […] Il y a deux ans à peine, lorsque nous avons fait le NFP, tout le monde ici disait “c'est formidable, de Poutou à Hollande”. »
Faure souligne également que les alliances avec LFI ne concernent pas uniquement son courant. À Brest et Tulle, ce sont des proches de François Hollande qui se sont alliés aux insoumis, rappellent ses partisans. Cette « patate chaude insoumise » brûle les doigts de nombreux socialistes.
Tensions croissantes au sein du parti
Tout au long de la journée de mardi, la tension monte au PS. Lors de la réunion de groupe à l'Assemblée nationale, Jérôme Guedj et Aurélien Rousseau (Place Publique) adressent des remontrances à Olivier Faure concernant sa stratégie. « Aurélien était très ému », rapporte un participant.
Le Premier secrétaire doit également s'expliquer sur son retrait de soutien à la candidate socialiste Catherine Trautmann, qui avait conclu un accord avec le candidat Horizons pendant que la maire sortante écologiste pactisait avec LFI.
Dans l'atmosphère de Cluedo caractéristique du PS, les téléphones chauffent. François Hollande échange par SMS avec le maire anti-LFI Michaël Delafosse, tandis que Jean-Christophe Cambadélis sonde les opposants à Olivier Faure. Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, appelle même à la démission du Premier secrétaire.
Un bureau national tendu
Finalement, lors du bureau national qui dure plus de cinq heures, les courants de Nicolas Mayer-Rossignol et Boris Vallaud proposent une résolution commune dénonçant le « manque de clarté et de cohérence » de la direction du PS dans l'entre-deux-tours. Le camp d'Olivier Faure refuse de mettre le texte au vote et affirme : « Après quatre heures de débats, personne n'a demandé sa démission ! »
Les opposants estiment cependant que ce bureau a rebattu les cartes de la géographie politique interne, brisant l'alliance entre les courants de Faure et Vallaud qui formaient jusque-là la majorité. « Olivier Faure sait désormais qu'il est minoritaire », tonne Jérôme Guedj. « Une nouvelle époque commence », jure un vétéran du parti.
Quelques heures plus tôt, devant son public du « Cirque », François Hollande s'enflammait : « La gauche peut gagner la présidentielle ! » Pour l'instant, elle se contente de la palme de la cacophonie ambiante au sein du Parti socialiste.



