Alliances à gauche après les municipales : un bilan mitigé qui divise PS et LFI
Au lendemain du second tour des élections municipales, les bureaux nationaux des partis de gauche sont confrontés à une question épineuse : celle des alliances avec La France insoumise. Tout au long de cette semaine, les formations politiques réunissent leurs cadres pour tirer les conclusions du scrutin, à l'image du Parti socialiste ce mardi ou des Écologistes lundi soir.
« On a observé un véritable plafond de verre dans certaines villes, avec une forte mobilisation de l'électorat de droite pour tenter de faire barrage », reconnaît une cadre écologiste. « Le degré de radioactivité de LFI pose quand même question, il ne permet pas d'élargir notre socle, même si cela fonctionne à Lyon ou Grenoble. »
Un bilan contrasté selon les territoires
Le politologue Bruno Cautrès, chercheur CNRS et membre du Centre de recherches politiques de Sciences Po, relève que le bilan des alliances est « mitigé ». Les fusions de listes ont effectivement porté leurs fruits dans plusieurs grandes villes comme Lyon, Grenoble, Tours ou Nantes. Cependant, dans un nombre significatif d'autres agglomérations, notamment Toulouse, Limoges ou Poitiers, les listes d'union de la gauche n'ont pas convaincu les électeurs.
Plus préoccupant encore pour la gauche traditionnelle, des bastions socialistes historiques ont été perdus, à l'instar de Brest ou Clermont-Ferrand. « Le coût politique est très important pour le Parti socialiste », poursuit Bruno Cautrès. « Il a donné le sentiment à l'ensemble de l'électorat qu'il n'avait pas de ligne fixe, qu'il était adaptable au gré des situations, en changeant son fusil d'épaule en quelques heures dans l'entre-deux tours, puis en rétropédalant après le second. »
Bataille d'interprétations immédiates
Dès dimanche soir, la guerre des interprétations a repris de plus belle au sein de la gauche. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, sous le feu des critiques pour ne pas avoir donné de consignes claires au niveau national, s'est montré particulièrement incisif après coup. Sur les plateaux de BFMTV-RMC, il a estimé que Jean-Luc Mélenchon était « devenu le boulet de la gauche ». Selon lui, des villes comme Toulouse et Limoges auraient pu être gagnées sans les « outrances » et « dérives antisémites » attribuées au leader insoumis.
Pour le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, la responsabilité de ces échecs incombe au contraire aux maires PS sortants, qui ont selon lui « subi un désaveu populaire ». « La vérité, c'est que dans les villes où cette alliance n'a pas réussi à gagner, la ville a été perdue par le score historiquement bas des maires issus du Parti socialiste », a-t-il déclaré sur France Info.
Nécessité d'analyses plus fines
Bruno Cautrès tempère ces prises de position immédiates, qu'il juge invérifiables à l'heure actuelle. « Il est prudent de laisser un peu retomber la poussière et d'attendre de voir de manière plus précise », conseille-t-il. Le politologue souligne qu'il faudrait des enquêtes d'opinion rétrospectives pour comprendre les motivations des électeurs. Par exemple, interroger les votants du premier tour de la gauche hors LFI sur les raisons pour lesquelles ils n'ont pas validé le choix d'une liste commune avec les Insoumis au second tour.
De même, il faudra attendre plusieurs mois et des analyses détaillées des résultats par bureaux de vote au niveau infracommunal pour saisir les dynamiques réelles des reports de voix. À Paris et Marseille, le refus d'alliance avec LFI des candidats d'union de la gauche s'est avéré payant, conduisant à des victoires larges. Pourtant, les situations étaient contrastées : à Paris, la liste d'Emmanuel Grégoire affrontait l'union de la droite et du centre de Rachida Dati ainsi que le maintien de Sophia Chikirou (LFI) ; à Marseille, Benoît Payan faisait face seul au RN de Franck Allisio après le retrait de Sébastien Delogu (LFI).
« Avec une analyse plus fine des résultats par bureaux de vote à Marseille, on pourra voir si ceux qui avaient voté Delogu au premier tour ont encore plus voté Payan au deuxième tour », explique Bruno Cautrès. Ou si, comme le soutient le maire sortant, il faut affirmer l'identité socialiste et créer un rapport de force face aux Insoumis.
Un principe d'alliance validé, mais avec des réserves
Une enquête d'opinion Ipsos publiée le 22 mars, réalisée auprès d'un panel de 2 000 votants, note que le rapprochement entre La France insoumise et le Parti socialiste/Les Écologistes suscite « de réelles réserves » chez les Français. Cependant, une différence notable apparaît selon l'électorat : le bloc de gauche soutient ces fusions au cas par cas ou sur le principe à 79 %, tandis que le bloc central jusqu'à l'extrême droite les rejette à 70 %, un rejet particulièrement marqué chez Les Républicains ou le Rassemblement national.
Interrogés sur leurs souhaits de victoire en fonction des partis, la moitié des sympathisants Écologistes (48 %) et près des deux tiers des sympathisants socialistes (63 %) pensent que ce serait « une mauvaise chose » que les Insoumis dirigent leur ville. « L'hostilité envers LFI, y compris chez ses alliés potentiels, contraste avec une porosité croissante entre la droite et le RN », relève l'institut dans son enquête.
Quelles conséquences pour 2027 ?
La gauche reste-t-elle dans le brouillard après ces élections ? Pour Bruno Cautrès, la réponse est affirmative pour l'instant. « D'abord, parce que globalement, par rapport à la droite, elle a perdu », indique-t-il. « Ensuite, parce qu'elle montre que dans des territoires ruraux, le PS a quasiment disparu de certains départements. »
Pour La France insoumise, dont l'objectif était d'exister au niveau municipal, l'opération est « plutôt réussie », estime le politologue. Il note que la formation obtient de très bons scores dans des communes marquées par de fortes inégalités sociales, comme Roubaix, Vaulx-en-Velin, La Courneuve ou Vénissieux.
Ces villes ont été gagnées au nez et à la barbe du Parti socialiste, dans une ambiance souvent tendue, à un peu plus d'un an des prochaines élections législatives. Ces scrutins verront les partis de gauche confrontés exactement au même dilemme. « Tout le monde risque de bombarder les partis de gauche et leurs candidats aux législatives de questions sur leurs alliances au deuxième tour », anticipe Bruno Cautrès. Sauf, évidemment, si un président de gauche venait à être élu entre-temps. Mais dans cette course-là, pas de jaloux : tout le monde part de loin.



