La laïcité instrumentalisée : un détournement des valeurs républicaines
À l'occasion du 120e anniversaire de la loi de 1905, Nicolas Cadène, ancien rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité et fondateur de la Vigie de la laïcité, dénonce avec force l'utilisation politique de ce principe fondamental. Le Nîmois, aujourd'hui consultant spécialisé, met en garde contre les interprétations abusives qui dénaturent l'esprit originel de la laïcité républicaine.
Un héritage familial au service de la laïcité
Nicolas Cadène porte en lui un héritage familial directement lié à l'élaboration de la loi de 1905. « Mon arrière-grand-père Jean Cadène, un théologien, a défendu la version d'Aristide Briand auprès du président de la République de l'époque », révèle-t-il. « Mon arrière-grand-oncle, Raoul Allier, un philosophe protestant vauverdois influent, avait également rédigé de nombreux articles dans la revue Le Siècle distribuée aux parlementaires ». Cette filiation historique lui confère une perspective unique sur l'évolution du principe laïque.
Les fondements juridiques de la laïcité
Pour Nicolas Cadène, la définition de la laïcité reste claire et intangible : « C'est un principe qui, vis-à-vis des convictions ou des croyances, permet la parfaite déclinaison de la devise républicaine ». Il précise que ce principe assure :
- La liberté de conscience, incluant la liberté de croire ou de ne pas croire
- L'égalité de tous devant la loi commune et l'administration publique
- La fraternité par l'instauration d'une citoyenneté commune
« L'administration publique est neutre et impartiale car séparée des cultes », rappelle-t-il avec insistance.
La multiplication des interprétations abusives
Le consultant observe avec inquiétude la fragmentation des interprétations de la laïcité dans le débat public. « Intellectuellement, il y a toujours eu une multiplicité de laïcités. Juridiquement, il n'y en a qu'une, celle qui découle de notre histoire », souligne-t-il. Sa critique principale vise l'instrumentalisation politique : « Aujourd'hui, la laïcité est brandie comme un mot totem ou magique par trop de responsables politiques qui se croient courageux en multipliant les interdits ».
Selon lui, cette approche restrictive évite de s'attaquer aux causes profondes des problèmes sociaux : « Ils refusent de s'attaquer aux causes des replis qu'ils prétendent combattre, notamment les replis causés par la ségrégation urbaine, l'absence de mixité et les discriminations qui provoquent un sentiment de rejet ».
Déconstruire les idées reçues
Dans son ouvrage réédité « En finir avec les idées fausses sur la laïcité », Nicolas Cadène s'attaque à plusieurs malentendus persistants. L'idée fausse la plus répandue concerne selon lui l'application de la neutralité : « Une idée fausse très courante, c'est de considérer que la neutralité qui découle de la laïcité s'applique dans l'espace public en général alors qu'elle ne s'applique qu'à l'administration publique ».
Il précise : « Elle est là pour assurer l'impartialité de l'administration et en réalité elle garantit la liberté des citoyens et non pas leur neutralité. Il s'agit de ne pas imposer sa conviction croyante à autrui et de ne pas troubler l'ordre public. À partir du moment où ces conditions sont remplies, les gens dans l'espace partagé sont libres d'avoir des convictions ou des croyances ».
Les défis éducatifs et institutionnels
L'ancien rapporteur exprime une préoccupation particulière concernant la formation des enseignants, surtout depuis les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard. « L'Observatoire de la laïcité s'en était rendu compte et avait demandé la mise en œuvre d'un grand plan de formation et d'outillage pour les enseignants sur l'enseignement laïc et fait religieux », explique-t-il.
Malheureusement, « sur la laïcité, ça a été insuffisamment fait et sur les faits religieux pas du tout. C'est dommageable que M. Blanquer ait abandonné cette action à l'époque ». Il ajoute que « la baisse de la mixité sociale dans les établissements accroît les tensions et les tentations de repli ».
L'affaiblissement institutionnel de la laïcité
La dissolution de l'Observatoire de la laïcité en 2021 marque selon Nicolas Cadène un recul significatif. « Le comité interministériel qui l'a remplacé ne s'est réuni qu'une fois », déplore-t-il. « Maintenant, vous n'avez plus qu'un bureau de la laïcité, accolé au bureau du culte au ministère de l'intérieur mais qui ne fait que déployer les plans déjà mis en route. Il faudrait aller beaucoup plus loin ».
Malgré ces obstacles, certaines actions initiées par l'Observatoire continuent, comme « le plan valeurs de la République et laïcité » qui se déploie toujours au niveau national. Nicolas Cadène et son association Vigie de la laïcité poursuivent leur travail de vigilance et de proposition pour défendre une laïcité authentique, respectueuse de ses fondements historiques et juridiques.



