Comment la gauche européenne adopte les discours antimigrants de l'extrême droite
La gauche européenne adopte les discours antimigrants

Comment les discours antimigrants ont gagné une partie de la gauche en Europe

Par Anne Chemin. Publié aujourd'hui à 05h30. Temps de lecture estimé à 12 minutes. Article réservé aux abonnés.

Enquête approfondie – Certains partis progressistes européens ont progressivement aligné leur argumentaire sur l'immigration avec celui traditionnellement porté par l'extrême droite. Cette évolution s'opère principalement au nom de la protection des acquis sociaux et de la défense des travailleurs nationaux. Bien que ce phénomène soit relativement peu présent en France, il s'agit d'un débat récurrent qui trouve ses racines dès la naissance du socialisme au XIXᵉ siècle. Ce débat a connu un renouveau significatif et une intensification notable au début des années 2000, remodelant le paysage politique sur cette question épineuse.

Une tonalité martiale inquiétante

De loin, la petite musique jouée par ces gouvernements de gauche possède une tonalité martiale qui rappelle étrangement les hymnes de l'extrême droite. On y retrouve un éloge appuyé des expulsions, des diatribes virulentes contre le regroupement familial et une critique acerbe du multiculturalisme. Les gouvernements britannique et, de manière encore plus marquée, danois, promettent ainsi à leurs électeurs une sévérité exemplaire et inflexible en matière de politique migratoire.

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Ces nouveaux procureurs des sociétés ouvertes plaident avec une fermeté déconcertante pour le principe du « chacun chez soi ». Pour eux, la libre circulation des personnes apparaît désormais comme une dangereuse chimère, une utopie aux conséquences néfastes. La première ministre danoise, Mette Frederiksen, clame ainsi haut et fort que son pays vise désormais l'objectif radical de « zéro demande d'asile ». Elle offre même à la Lituanie des kilomètres de fils barbelés afin de renforcer la protection de sa frontière extérieure, un geste hautement symbolique.

Un langage dur et des mesures radicales

Son ministre de l'immigration, Rasmus Stoklund, utilise un langage particulièrement dur, comparant les migrants condamnés par la justice à de « mauvaises herbes » et prônant leur retour forcé au pays, même dans les situations où ils y risqueraient la peine de mort. Au Royaume-Uni, la ministre de l'intérieur, Shabana Mahmood, tonne régulièrement contre ce qu'elle appelle le « golden ticket », un billet en or qu'elle estime offert aux migrants dès l'instant où ils posent un pied sur le sol britannique.

Une question cruciale se pose alors : ces dirigeants européens aux discours si fermes sont-ils issus de partis nationalistes situés à l'extrême droite de l'échiquier politique ? Appartiennent-ils à des formations populistes farouchement anti-immigration ? Sont-ils les représentants de mouvements xénophobes qui aspirent à verrouiller hermétiquement les frontières ? La réponse est non, et c'est là tout le paradoxe.

Des partis historiquement ancrés à gauche

Tous ces dirigeants appartiennent en réalité à des formations politiques solidement et historiquement ancrées à gauche depuis plus d'un siècle. Le parti social-démocrate danois est né en 1871, et le Parti travailliste britannique a été fondé en 1893, notamment par le socialiste écossais Keir Hardie. Ce dernier est ensuite devenu, en 1900, sous l'impulsion déterminante des syndicats, l'Independent Labour Party. Cette évolution des discours au sein de familles politiques traditionnellement progressistes interroge profondément l'identité et les valeurs de la gauche européenne contemporaine face aux défis migratoires.

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