La droite républicaine en ébullition après les déclarations de Bruno Retailleau
Le 18 mars 2026 restera comme une date marquante pour la droite française. Ce jour-là, Bruno Retailleau, président des Républicains (LR), a provoqué un séisme en refusant de soutenir Christian Estrosi à Nice, risquant ainsi de favoriser l'élection d'Éric Ciotti, qualifié de "traître" par certains. Les gardiens du temple chiraquien, qu'on croyait en voie d'extinction, se sont brutalement réveillés.
La réaction immédiate des poids lourds de la droite
Les portables ont immédiatement crépité entre les principales figures de la droite républicaine. Gérard Larcher, président du Sénat, Valérie Pécresse, Michel Barnier, Xavier Bertrand et Jean-François Copé ont tous désavoué le Vendéen après son embardée. Tous partagent un passé commun : ils ont été, dans leurs jeunes années, conseillers ou ministres de Jacques Chirac, fondateur du RPR.
Ces dirigeants gardent en mémoire les mots puissants de l'ancien président, qui avait édicté la règle du "cordon sanitaire" après les élections régionales de mars 1998. À l'époque, Chirac avait déclaré : "À la droite républicaine, je voudrais dire qu'elle peut convaincre sans se renier. Elle a pris des engagements, maintes fois répétés, aux termes desquels elle n'accepterait aucune compromission avec l'extrême droite".
La sidération de Gérard Larcher
On imagine la sidération de Gérard Larcher, considéré comme la plus haute autorité morale de la droite, découvrant son fidèle ami du Sénat déchirer l'accord noué avec Horizons et Édouard Philippe à Nice. Sous la pression des chiraquiens, Retailleau a dû s'amender prestement, assurant qu'il ne soutenait en aucun cas Éric Ciotti.
Sur BFMTV, le président de LR a clarifié sa position : "Ce matin sur BFMTV, j'ai redit que je ne soutenais pas Éric Ciotti, et que je désapprouvais son rapprochement avec le Rassemblement national. LR a conclu un accord national avec Horizons qui a conduit à la désignation de Dominique Estrosi".
Le retour de flamme immédiat
"Bruno s'est rétracté, on l'a fracassé tout de suite !" lance un cadre LR, pour qui l'ambiguïté ne peut profiter qu'au RN et à ses alliés. "Je n'ai pas commencé avec Chirac pour finir dans les bras de Ciotti", rugit un autre ténor du parti.
Mathieu Darnaud, nouveau patron des sénateurs LR et chiraquien revendiqué, presse en écho : "Quand on est clairs lors des élections, ça marche. C'est la démonstration que LR a une vraie singularité à faire valoir. On ne peut gagner que dans la cohérence, en donnant un maximum de résonance à cette ligne singulière".
La scène édifiante de France 2
Lors de la soirée électorale sur France 2, une scène a marqué les esprits. Alors que la macroniste Agnès Pannier-Runacher dénonçait les "ambiguïtés coupables" de Bruno Retailleau, Jean-François Copé la reprenait au vol : "On a rétabli les choses dans la journée !" Ce "on" désigne clairement le clan des chiraquiens.
Ce clan enrage d'autant plus que la droite a réalisé une performance remarquable lors de ce scrutin municipal, méprisant les mains tendues par Jordan Bardella. Partout où elle a choisi l'autonomie, elle l'a emporté. Même dans des fiefs de gauche comme Brest, Besançon ou Clermont-Ferrand, le second tour a réservé de bonnes surprises.
Les leçons des municipales
"Quand on part seuls sous nos couleurs, avec des campagnes chimiquement pures, ça marche !" insiste un ténor LR. "La sortie de Retailleau sur Nice, on n'avait rien à y gagner. C'était mal fait, mal calibré. Il faut qu'il reste clair et qu'il arrête les zigzags !"
Autre enseignement majeur : quand la droite et le centre se déchirent, comme à Nîmes, c'est la débâcle. Au sein de LR, c'est la querelle des anciens et des modernes qui se joue une fois encore, à un an seulement de la présidentielle.
L'ADN politique de Bruno Retailleau
Simple dérapage ou acte manqué de la part de l'ancien locataire de Beauvau ? Au sein de LR, nul n'a oublié l'ADN épicé de Bruno Retailleau, qui fit ses premiers pas en politique comme bras droit de Philippe de Villiers. Longtemps regardé comme un dangereux greffon de son Mouvement pour la France, il a été frappé des années durant d'une fatwa après son arrivée en 2012 chez les gaullistes de l'UMP.
"Il est courtois, correct et très policé, mais sa formation initiale est là. Il était la cheville ouvrière de Villiers", rappelle volontiers l'ancien président François Hollande. Beaucoup à droite avaient rechigné à soutenir Retailleau lorsqu'il s'était présenté une première fois, en 2022, à la présidence du parti, rejetant sa ligne conservatrice et catholique.
Le grand écart assumé
Ironie de l'Histoire, ce fut Éric Ciotti qui l'emporta en 2022. "C'est Éric qui a fait l'union des droites, pas Bruno", insiste un proche du patron de LR. Pourtant, Retailleau a passé de longues années au Sénat à se frotter à la culture du compromis. Et surtout, cette année passée à la tête du ministère de l'Intérieur où, dans les sondages, il séduisait autant les électeurs macronistes que ceux du RN.
Ce grand écart assumé le plaçait au barycentre de la droite et du centre et en pole position dans son camp pour l'Élysée. Mais tout s'est effondré avec sa sortie ratée de Beauvau.
Le "clan des Vendéens" pointé du doigt
Dans une ambiance de règlement de comptes dont la droite a le secret, certains pointent du doigt "l'entourage" du patron : le "clan des Vendéens", à commencer par le stratège en communication Jean-Baptiste Doat, dont les liens assumés avec Antoine de Chemellier, proche conseiller d'Éric Ciotti, en exaspèrent plus d'un.
Le député européen François-Xavier Bellamy est également montré du doigt. "Le mauvais génie, c'est Bellamy. Il a soutenu Retailleau après sa sortie sur Estrosi et il a eu bien du mal à saluer la victoire d'Édouard Philippe au Havre", s'étouffe un cadre LR de l'école chiraquienne.
La boussole politique en question
"Bruno n'a pas de boussole, c'est un problème. Il est bercé par son environnement vendéen, par Bellamy", analyse un pilier du "socle commun". Résultat, Retailleau est revenu dans les sondages d'intentions de vote pour 2027 à 7%, soit l'étiage de LR aux dernières élections européennes.
Chez les fidèles de Retailleau, on récuse l'idée d'un homme sous influence. "Si on avait écouté Bellamy, on serait allés plus loin ! Lui n'aurait pas soutenu Rachida Dati à Paris et il aurait demandé à Martine Vassal de se retirer à Marseille", évacue l'un d'eux.
L'étau se resserre
À la vérité, Retailleau se retrouve, comme ses prédécesseurs, pris en étau entre les derniers Mohicans du chiraquisme et des sympathisants LR qui, de plus en plus nombreux, rêvent de mariage avec le RN. Le bureau politique convoqué le 24 mars devait tourner à la grande explication.
Où va la droite ? À quels électeurs doit-elle s'adresser en priorité ? Jordan Bardella a beau jeu de pointer les "incohérences" de LR. Dans cette famille politique sevrée du pouvoir suprême depuis 2012, le schisme couve entre ceux qui plaident pour une grande coalition électorale et ceux qui mettent le cap à droite toute.
L'immense atout de Retailleau
L'immense atout de Bruno Retailleau dans ce maelström qu'est devenue la droite ? Si sa candidature à la magistrature suprême est désormais contestée par les modérés de LR, car jugée trop clivante, il reste le plus petit dénominateur commun.
"Bruno a très bien joué, car il a imposé cet été que les militants votent sur la façon dont on désignera notre candidat", relève un retailliste en rappelant que le Vendéen a été élu par 74% des adhérents en mai. Aucun scénario ne l'effraie donc pour désigner le futur champion du parti.
Le cauchemar des Républicains
Un dernier scénario constitue le cauchemar des Républicains. Une députée s'affole : "La catastrophe, ce serait que Bardella soit élu et qu'il prenne quelqu'un de chez nous comme Premier ministre. Ce serait la deuxième lame après les débauchages à droite de Macron en 2017. Cette fois, on ne s'en remettrait pas."
Le débat sur l'union des droites est insoluble depuis trente ans, comme le rappelle un lieutenant du Vendéen : "Charles Pasqua a connu le même procès quand il a parlé de 'valeurs communes' avec le FN, Nicolas Sarkozy aussi a été accusé de droitisation..."
L'avenir incertain
Parmi les leaders de droite, nul n'imagine un président étiqueté LR s'installer dans le fauteuil d'Emmanuel Macron dans un an, sauf accident de l'Histoire. Dès lors, pourquoi postuler quand ce scrutin a montré que les extrêmes étaient puissants comme jamais et que la désunion menait droit dans le mur ?
Réélu au Havre, Édouard Philippe apparaît en situation de dicter ses conditions à un parti qui, estime-t-il, n'a pas été correct lors des municipales. "Il faudra travailler avec Philippe", nous confiait Retailleau il y a quelques mois, tout en restant sceptique sur les chances de l'ancien Premier ministre pour 2027.
Quels sont dès lors les véritables desseins du patron de LR ? "Il y a trois options possibles", spécule un baron d'obédience chiraquienne. "Soit Bruno pense qu'il peut aller au bout de sa candidature et gagner ; soit il envisage de rallier Philippe et il cherche à faire monter les enchères en se présentant ; soit il basculera de l'autre côté si le RN l'emporte."



