Le remaniement gouvernemental de Lecornu miné par les défis d'autorité et les ambitions personnelles
Remaniement Lecornu : défis d'autorité et ambitions personnelles

Le remaniement de Lecornu pris en étau entre calendrier et ambitions personnelles

Interroger l'entourage d'Emmanuel Macron sur la date précise du remaniement gouvernemental équivaut à se plonger dans un cours de philosophie antique. À quelques jours du dimanche 22 février, date limite que Sébastien Lecornu s'était pourtant engagé à respecter pour son "ajustement" ministériel, un conseiller prudent de l'Élysée ironisait : "Attendons de voir. En bon adepte de Socrate, j'applique son précepte : connais-toi toi-même..."

Cette connaissance de soi implique de reconnaître trois vérités fondamentales de la Macronie : premièrement, une date butoir n'est jamais réellement contraignante ; deuxièmement, l'Élysée et Matignon fonctionnent rarement sur la même longueur d'onde ; troisièmement, un Premier ministre n'est jamais à l'abri des contradictions et des remous politiques. Ces réalités semblent écrites en caractères minuscules au bas de toute fiche de poste gouvernementale.

Un moment de plaisir transformé en épreuve

Ce remaniement devait constituer un moment presque agréable pour Sébastien Lecornu, un retour à la normale après des mois consacrés au budget. "On ne peut pas dire qu'il est joyeux de parler budget depuis quatre mois", confie un membre de son équipe. Après des négociations interminables, des concessions et des reproches, notamment venant de son propre camp, le Premier ministre allait enfin pouvoir démontrer l'étendue de ses capacités et de ses idées.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Matignon devait redevenir une véritable gare de triage des réformes, après avoir été réduit à un super ministère des Relations avec le Parlement. Cependant, ce mini-remaniement, conçu pour être banal et bref, s'est révélé particulièrement pénible pour le chef du gouvernement, mettant à mal son autorité naissante.

L'insolence au cœur du pouvoir

L'ironie est palpable : après avoir sélectionné avec soin des ministres issus de la société civile, réputés discrets et peu enclins aux prises de parole tonitruantes, Sébastien Lecornu voit son autorité ouvertement contestée. Ce ne sont pourtant pas les Monique Barbut, Édouard Geffray ou Sébastien Martin qui créent les vagues. "Ne cherchez pas à faire de la politique, à briller, je ne vous ai pas pris pour ça", leur a intimé le Premier ministre dès leur prise de fonction.

Leur communication est rigoureusement contrôlée par Matignon, et Philippe Gustin, directeur de cabinet de Lecornu, décrit comme "aussi control-freak que son boss" par ceux qui les connaissent bien, veille scrupuleusement au grain. Les véritables fauteurs de trouble se trouvent parmi ceux qui possèdent à la fois la verve et l'ambition politique.

Rachida Dati : le bras de fer prolongé

Un ministre peut-il unilatéralement repousser sa date de départ ? L'attitude de Rachida Dati, s'accrochant à son portefeuille ministériel à moins de trois semaines du premier tour des municipales, suggère que oui. La ministre de la Culture, engagée dans une campagne offensive pour la mairie de Paris, n'a annoncé sa démission que ce mercredi 25 février sur BFMTV, alors que Sébastien Lecornu lui avait demandé de libérer ses fonctions avant le 22 février, début de la période de réserve électorale.

L'ancienne LR a déployé des trésors d'ingéniosité pour prolonger son séjour rue de Valois, invoquant tantôt la nécessité de ne pas perturber son écosystéme en plein traitement de dossiers sensibles, tantôt la jurisprudence Édouard Philippe qui avait mené campagne au Havre en 2020 tout en étant Premier ministre. "Le problème pour Lecornu, c'est que le mal est fait", analyse un ancien cadre gouvernemental en contact régulier avec Dati. "Non seulement il démontre, et ce n'est pas la première fois, qu'il fait l'inverse de ce qu'il dit, mais en plus que ses ministres peuvent s'amuser à le faire suer."

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

L'Élysée, quant à lui, n'a guère montré d'empressement à trancher ce conflit larvé. Emmanuel Macron, interlocuteur privilégié de Rachida Dati qui bénéficie d'un accès direct et total au président, n'a pas jugé nécessaire de mettre fin à cette guérilla. La maire du VIIe arrondissement a finalement pris les devants en annonçant elle-même son départ, probablement avant le remaniement prévu ce jeudi. Certains observateurs estiment que Rachida Dati, après avoir savamment entretenu le suspense, ne souhaitait pas être traitée comme un simple nom parmi d'autres départs, notamment celui de Charlotte Parmentier-Lecocq.

"Elle aurait pu sortir avec panache il y a deux semaines, en disant vouloir tout donner pour Paris ; aujourd'hui elle semble s'être accrochée à son poste pour finir remaniée avec les autres", regrette un soutien du Premier ministre.

Gérald Darmanin : le provocateur institutionnel

Avant Rachida Dati, un autre membre du gouvernement a testé les limites de la patience de Sébastien Lecornu : Gérald Darmanin. L'ancien maire de Tourcoing possède ce talent particulier - amusant pour certains comme le président, irritant pour d'autres dont le Premier ministre - de repousser constamment les frontières du raisonnable et de l'effronterie.

Après avoir adopté une attitude fair-play durant l'examen du budget, feignant de se désintéresser de la politique partisane et de son avenir présidentiel, le Nordiste recommence à chatouiller les mollets de son supérieur hiérarchique. Interrogé sur LCI le 25 janvier concernant la présidentielle de 2027, il a déclaré "J'y songe", tout en militant activement, en coulisses comme publiquement, pour l'organisation d'une primaire au sein du bloc central.

La relation autrefois fusionnelle entre les deux hommes s'est considérablement dégradée depuis l'arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon. "Il n'y a rien de pire que le désamour", confie un ami du ministre de la Justice. "Il n'y a pas que le choc des ambitions, il y a aussi chez Gérald la déception d'être traité comme les autres, d'être moins associé qu'il l'aurait imaginé. La confiance s'est effritée."

Déjà lors de la formation du gouvernement Lecornu II, succédant au très éphémère Lecornu I, Gérald Darmanin ne devait pas faire partie de l'aventure, sacrifié par son ancien compère en quête de nouvelles têtes. Comme il aime à le rappeler à ses proches, heureusement que le garde des Sceaux avait flairé le danger et contre-attaqué, sans quoi il aurait fini comme Élisabeth Borne et Manuel Valls : sur le bas-côté de la vie politique.

L'équilibre précaire de l'autorité

L'avenir de Gérald Darmanin au gouvernement ne fait guère de doute, protégé à la fois par le président de la République et par la volonté commune des deux têtes de l'exécutif de "ne pas tout chambouler", selon un conseiller du chef de l'État. Cependant, tout comme Sébastien Lecornu traite au cas par cas la situation des ministres candidats aux municipales, saura-t-il faire preuve de souplesse face aux ambitions présidentielles du garde des Sceaux ? Et trouvera-t-il la parade lorsque celui-ci intensifiera ses manœuvres avant l'été ?

Au moins, Rachida Dati a quitté le navire gouvernemental. Pour l'autorité du Premier ministre, un fauteur de trouble, cela reste gérable ; deux, en revanche, pourraient causer des dégâts considérables. Le remaniement de Sébastien Lecornu, loin d'être une simple opération technique, révèle ainsi les tensions sous-jacentes et les rapports de force complexes qui traversent l'exécutif macroniste.