La multiplication des candidats à l'Élysée menace la stabilité politique française
Multiplication des candidats à l'Élysée : un risque pour la stabilité

La prolifération des candidatures présidentielles : un danger pour la démocratie française

Le paysage politique français connaît une fragmentation sans précédent à l'approche de la prochaine élection présidentielle. En novembre dernier, le ministre de l'Économie Roland Lescure dénombrait déjà au moins 37 prétendants sérieux à la succession présidentielle. Cette multiplication des candidatures traverse tous les courants politiques, de la gauche social-démocrate au centre et à la droite traditionnelle.

Un risque de second tour polarisé entre les extrêmes

Cette dispersion inquiétante des forces politiques modérées renforce considérablement l'hypothèse d'un second tour opposant le Rassemblement National à La France Insoumise. Face à ce scénario qui menace la stabilité institutionnelle, le politologue Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po, analyse les rapports de force et plaide avec insistance pour un compromis entre les partis de l'arc central.

Le Point : Comment les candidats de la gauche anti-LFI, du centre et de la droite doivent-ils s'organiser pour éviter cet émiettement destructeur ? Doivent-ils recourir à une primaire malgré les désaccords sur le périmètre, ou se fier aux sondages ?

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Pascal Perrineau : Il faut d'abord laisser les sondages accomplir leur travail en dessinant clairement les rapports de force et les perspectives électorales. Sur cette base solide, une forme de culture de la raison pourra progressivement émerger. Ceux qui, dans huit mois, stagnent encore entre 5 et 10% doivent impérativement se retirer. Rester candidat dans ces conditions n'a strictement aucun sens, sauf à nourrir une fragmentation délétère pour notre démocratie.

La nécessité impérieuse du dialogue entre forces modérées

Le choix d'une primaire, d'une sélection par sondages ou de toute autre procédure ne représente que la moitié du chemin. Car si tous ces candidats des forces centrales - de François Hollande à Bruno Retailleau, en passant par Gérald Darmanin, Édouard Philippe, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann - ne s'engagent pas dans des discussions sérieuses, aucun d'entre eux ne peut être assuré d'accéder au second tour. Cet espace vacant serait alors immédiatement occupé par Jean-Luc Mélenchon.

Quelle que soit la procédure retenue - primaires, congrès, accords internes ou autodéclaration - les candidats modérés doivent comprendre qu'ils sont presque contraints au dialogue constructif. Il sera extrêmement difficile de se contenter d'une simple investiture partisane traditionnelle. Ces candidats doivent impérativement faire un point au début de l'année prochaine pour évaluer si certains ne devraient pas se retirer afin que ce socle commun, dans toute sa diversité, puisse enfin peser dans le débat démocratique.

Les obstacles structurels à surmonter

Les Républicains, le Parti Socialiste et la Macronie restent profondément éloignés en termes d'appartenance partisane, de logiques d'appareil et de stratégies électorales. Cette divergence s'est clairement manifestée lors des débats budgétaires, qui constituent pourtant un axe central des stratégies économiques et politiques de ces forces. Ils ne parviendront probablement pas à s'entendre sur ce qu'on appelle le « sélectorat », c'est-à-dire le corps électoral chargé de désigner le candidat unique. Il est donc inutile de tenter d'aller plus loin dans cette direction.

En revanche, on peut sérieusement envisager la création de sondages sur des échantillons très importants pour estimer les rapports de force réels, sans créer d'antagonismes excessifs entre les candidats. L'enjeu crucial consiste à déterminer comment les candidats sélectionnés vont s'y prendre pour éviter d'être marginalisés le soir du premier tour. Cette question doit être réglée en amont, entre janvier et début mars 2027. Si aucun des trois candidats - de gauche social-démocrate, du centre et de la droite - ne s'impose clairement, il faudra peut-être s'accorder sur un pacte de gouvernement et sur des désistements préventifs.

Une hypothèse réaliste malgré les divergences

Cette hypothèse est-elle réaliste alors que Gabriel Attal, par exemple, explique régulièrement à quel point il n'est pas d'accord avec Bruno Retailleau sur les enjeux sociétaux fondamentaux ?

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Dans les années 1880, la « concentration républicaine » a réussi à rassembler des courants politiques très divers, des modérés aux radicaux de l'époque, pour s'opposer efficacement à la droite monarchiste. Comme le disait Léon Gambetta avec perspicacité, « notre modération » n'est pas « un calcul » mais « une ligne de conduite ». Cette dernière est certes difficile à tenir dans le contexte actuel. Ce n'est pas l'hypothèse la plus probable, mais c'est cette voie ou la disparition pure et simple. S'ils n'y arrivent pas, la Macronie deviendra un courant politique qui ne pèsera plus rien, le PS retournera à sa marginalité historique, et LR continuera son érosion inexorable.

Les conséquences dramatiques de l'échec

Ils peuvent choisir de rester chacun dans leur couloir partisan étroit, mais cette attitude n'est pas raisonnable face aux enjeux. La France a besoin d'un horizon de gouvernementalité à la fois courageuse et apaisée, et de ne pas céder à ce que le général de Gaulle appelait, en 1946, « notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles stériles ».

Avec le drame de la mort de Quentin Deranque et la polarisation extrême actuelle, de nombreux Français peuvent légitimement avoir l'impression que le système politique a de plus en plus de mal à contrôler les tensions sociales montantes, ce qui amène certains à se dire avec anxiété : « On va vers la guerre civile. » Si l'on veut calmer le jeu démocratique, il faut absolument faire réexister des forces centrales stables. Mais ces forces doivent faire preuve d'une maturité exceptionnelle et apprécier de manière juste leur faiblesse actuelle lorsqu'elles se comptent chacune séparément. Leur force réelle ne réside que dans leur rassemblement courageux, pas dans leur division stérile. Il faut qu'elles parviennent à définir le plus petit dénominateur commun qui les unit au-delà du simple « on est contre les extrêmes ».

Les alternatives dangereuses

Au sein de cet « arc central », Bruno Retailleau n'est-il pourtant pas plus proche d'un Jordan Bardella ayant achevé sa mue libérale sur le plan économique que de François Hollande ?

Il existe, en effet, une autre perspective possible mais dangereuse : le retour au conflit gauche-droite classique. Mais cela supposerait que les forces de gouvernement, qui ont participé à ce socle commun, acceptent un retour à une bipolarité sous l'influence dominante de leurs extrêmes respectifs. Ce ne serait pas l'union des gauches et l'union des droites au sens traditionnel. Ce serait une union très particulière et problématique : un RN qui inviterait la droite à sa table en lui donnant quelques miettes symboliques ; et, du côté de la gauche, une redécouverte forcée d'une union sous la domination exclusive de LFI.

L'irresponsabilité de la multiplication des candidatures

Dans un tel schéma déstabilisant, l'électorat serait complètement déboussolé et n'y comprendrait plus rien. Ce que la droite gagnerait avec l'union des droites, elle le perdrait immédiatement au centre-droit. Le même phénomène se produirait inévitablement à gauche.

N'y a-t-il pas une forme d'irresponsabilité manifeste dans cette inflation inquiétante des candidatures présidentielles ?

Le problème fondamental, c'est que l'éclatement et la fragmentation de la vie politique sont tels que tout le monde estime avoir sa chance réelle. Onze groupes parlementaires à l'Assemblée nationale, c'est du jamais vu dans notre histoire politique ! N'importe quelle personne à la tête d'une mini-chapelle politique se dit naturellement : « Pourquoi pas moi ? » De plus, les partis traditionnels ne sont plus des instruments efficaces de régulation en amont des conflits et des ambitions personnelles.

La responsabilité historique d'Emmanuel Macron

Auparavant, le RPR savait plus ou moins bien régler ses affaires internes. Au PS, Michel Rocard s'était rangé derrière François Mitterrand avec discipline. Aujourd'hui, Bruno Retailleau a été largement élu patron des Républicains, et pourtant d'autres personnalités veulent y aller dans son propre camp... Donc le pire scénario reste toujours possible.

Emmanuel Macron porte-t-il une lourde part de responsabilité dans la polarisation actuelle vers les extrêmes ? Ses opposants politiques l'accusent régulièrement d'avoir affaibli les anciens partis de gouvernement et d'avoir imposé un face-à-face qui se résume dangereusement à « lui ou le chaos »...

Les crises profondes des partis et de la représentation démocratique commencent bien avant l'arrivée d'Emmanuel Macron. Il est la première expression politique et électorale de cette crise en 2017 : il occupe un espace politique devenu vacant, précisément parce qu'il s'insurge avec force contre le « système » traditionnel. Il est le symptôme évident d'une crise structurelle et se présente habilement comme la solution unique. Mais, il est peu à peu devenu un facteur aggravant de cette même crise en raison de sa volonté affichée de faire exploser les corps intermédiaires et de sa relation difficile avec les élus locaux. Si Emmanuel Macron avait réussi son pari politique, cela aurait pu freiner la progression inquiétante des extrêmes, de « ceux qu'on n'a pas essayés » : le RN et LFI. C'est exactement le contraire qui est arrivé malheureusement, et il faut maintenant faire face à cette réalité complexe avec lucidité et responsabilité.