Mélenchon transforme la mort d'un militant en tribune politique lors d'un meeting
Mélenchon politise la mort d'un militant lors d'un meeting

Mélenchon transforme un drame en tribune politique

Le bandeau sur le pupitre annonçait clairement la couleur : la conférence de Jean-Luc Mélenchon, organisée le 17 février 2026, se voulait un « moment politique » décisif. Cette promesse fut tenue avec une intensité remarquable, car pendant près de deux heures complètes, seulement trois jours après le décès tragique de Quentin Deranque, le leader emblématique de La France insoumise a délibérément choisi de proposer une lecture exclusivement politique de cet événement dramatique. Le format sélectionné pour cette expression publique n'était ni une déclaration solennelle ni une allocution traditionnelle, mais bien un meeting politique à part entière, indiquant d'emblée que le moment ne serait pas consacré à la concorde nationale, au recueillement collectif ou à la compassion humaine, mais plutôt au combat idéologique, à la mobilisation des troupes et à la harangue militante.

Les techniques rhétoriques déployées

De fait, les grands classiques de la rhétorique mélenchoniste ont été convoqués sans la moindre retenue : la dialectique binaire ami contre ennemi, où La France insoumise est systématiquement présentée comme victime permanente des forces de police, des éléments qualifiés de « fascistes » et des journalistes critiques, tandis que ses membres les plus visibles – Rima Hassan, Mathilde Panot, Louis Boyard notamment – se voient attribuer l'ensemble des vertus civiques et politiques. L'emphase lexicale a atteint des sommets avec des répétitions martelées comme « forfaiture, forfaiture, forfaiture ! », tandis que les références historiques et littéraires se sont multipliées, évoquant pêle-mêle l'Argentine de la dictature de Videla, les œuvres de Shakespeare, la figure de Robert de Sorbon ou encore l'héritage de Léon Blum.

Le « whattaboutisme » comme stratégie dominante

Mais une technique argumentative particulière a infusé l'ensemble du discours mélenchoniste : le « whattaboutisme », également appelé « effet de diversion » dans les analyses rhétoriques. Ce stratagème bien connu consiste à déplacer habilement le débat sur un terrain proche mais fondamentalement différent, permettant ainsi d'éviter soigneusement d'affronter le sujet originel et ses implications directes. Déjà identifié et décrit dans L'Art d'avoir toujours raison d'Arthur Schopenhauer, où il constitue précisément le stratagème numéro 29, ce procédé pullule dans le monde politique contemporain : lorsque les Américains reprochent aux Chinois le traitement des populations ouïghoures, ces derniers répondent en éreintant les États-Unis pour leur histoire avec les populations amérindiennes, créant ainsi un habile contre-feu discursif.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Dès les premières minutes de son intervention, Jean-Luc Mélenchon, après avoir à peine effleuré le drame spécifique survenu à Lyon, s'est lancé dans une évocation abondante et détaillée des violences attribuées à l'extrême droite française, des « ratonnades de masse » historiques, des exactions commises par des militants du Rassemblement national, et des menaces reçues par ses proches collaborateurs. Il a méthodiquement mis en regard les chiffres statistiques des attaques violentes de part et d'autre de l'échiquier politique. Ce procédé de « contre-feu » rhétorique représente évidemment une ficelle particulièrement grossière : les violences d'extrême droite et les violences d'extrême gauche sont les unes comme les autres également condamnables sur le plan éthique et juridique, et les premières n'absolvent en aucun cas moralement ou légalement les secondes.

Le point Godwin et l'euphémisation

Le comble du whattaboutisme a été atteint lorsque Jean-Luc Mélenchon, cherchant sans la moindre crainte du paradoxe à imputer au rassemblement de Némésis – qualifié de simple « happening » – la responsabilité directe de la mort de Quentin Deranque, a affirmé avec force : « Les nazis aussi faisaient des happenings contre les réunions socialistes et communistes. » Cet énoncé constitue un bel exemple de ce que la rhétorique classique connaît sous le nom technique de « déshonneur par association » : les nazis organisaient des happenings, vous organisez des happenings, donc vous seriez par assimilation des nazis.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une autre technique lexicale subtile a été mise en œuvre systématiquement : celle de l'euphémisation, qui consiste à désigner une réalité factuelle par un vocabulaire minorant, atténuant, édulcorant. Le pouvoir des images diffusées étant ce qu'il est, chaque citoyen a pu constater visuellement le déchaînement de violence physique qui s'est abattu sur Quentin Deranque, réalité confirmée d'ailleurs par les conclusions de l'autopsie telles que décrites publiquement par le procureur de la République de Lyon. Pourtant, dans toute cette scène qu'il évite soigneusement de décrire avec précision – alors même qu'il consacrera de très longues minutes à raconter dans le détail la venue de Rima Hassan à Sciences Po Lyon – Jean-Luc Mélenchon ne voit pas plus qu'une simple « accélération des événements », un « moment d'intensification des rapports politiques ». Cette formulation fait inévitablement penser à la célèbre phrase d'Albert Camus : « Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. »

L'évitement du terrain humain et moral

Même lorsqu'il s'agit formellement de condamner la violence physique, Jean-Luc Mélenchon le fait exclusivement sur un terrain de pure théorie politique, d'abstraction conceptuelle (« nous n'en voulons pas comme stratégie de lutte politique »), de principes généraux, de renvois constants à l'imaginaire historique de la gauche française (les violences de Mai 68, le mouvement des Gilets jaunes, l'opposition traditionnelle à la peine de mort), dans un évitement consciencieux, obstiné et systématique du terrain humain concret, éthique fondamental ou moral universel.

Quand il s'agit finalement de parler spécifiquement de Quentin Deranque, le tribun de La France insoumise ne l'envisage absolument pas dans sa dimension personnelle, humaine, individuelle – affirmant seulement avec froideur qu'il n'éprouve de compassion que pour la famille du défunt et non pour lui-même, « parce qu'il n'est pas sympathique ». Le « jeune mort », comme il l'appelle constamment pour éviter de le nommer directement, est uniquement perçu et présenté comme un « militant politique » abstrait. Là encore, le subterfuge argumentatif est cousu de fil blanc : en réduisant Quentin Deranque à son seul engagement politique, il banalise subtilement sa mort tragique, qui ne serait ainsi pas le résultat direct des coups physiques qu'il a reçus, mais simplement la conséquence logique des idées politiques qu'il a défendues. Jean-Luc Mélenchon ne s'interdit pas d'ailleurs, dans ce contexte, une ironie assez étonnante, relevant que Quentin Deranque n'était certainement pas « venu pour une amicale partie de canasta ou bien pour enfiler des perles ».

Les oppositions rhétoriques calculées

Le comble des oppositions rhétoriques calculées est atteint lorsque Jean-Luc Mélenchon met méthodiquement en regard le groupe Némésis et l'organisation Jeune Garde. La première est en effet désignée comme une simple « bande », voire une « milice » – terme particulièrement chargé de sens historiques et juridiques puisqu'il est précisément celui par lequel le code de la sécurité intérieure française désigne les associations ou groupements revêtant une « forme et une organisation militaires » et s'exposant ainsi à la dissolution administrative… sort qui a précisément été celui non de Némésis mais bien de la Jeune Garde. À l'inverse total, la Jeune Garde ne suscite chez l'orateur que louanges appuyées pour sa « discipline parfaite » : « nous admirions ces jeunes gens et nous gardons pour eux une grande affection », eux qui « se sont accordés pour résister au fascisme ».

Jean-Luc Mélenchon est un trop fin rhéteur, un orateur trop expérimenté, pour n'avoir pas pleinement conscience des ruses oratoires, des stratagèmes discursifs, des artifices argumentatifs qui parsèment systématiquement son discours politique. Le voici donc délibérément droit dans ses bottes idéologiques, refusant avec force les leçons venues de tous les bords politiques, sûr de son fait doctrinal, revendiquant hautement ses amitiés militantes, ne dénonçant la violence que pour mieux accabler rhétoriquement la victime elle-même. Les sophismes habiles sont ainsi placés au service exclusif d'un jusqu'au-boutisme politique assumé.