La « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon : un artifice au service d'une ambition électorale
Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l'University College de Londres, analyse le concept de « nouvelle France » développé par Jean-Luc Mélenchon. Selon lui, cette vision d'une France jeune, urbaine et créolisée constituerait un « orientalisme inversé » qui risquerait de stigmatiser et de diviser la société française.
Les origines d'un concept politique
Le 18 novembre 2018, lors des premières « rencontres nationales des quartiers populaires » à Épinay-sur-Seine, Jean-Luc Mélenchon déclarait : « Je n'ai pas peur, je n'ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c'est la nouvelle France. » Cette expression est depuis solidement ancrée dans le discours du leader de La France insoumise.
Mélenchon désigne par cette formule une France générationnelle, jeune, urbaine, « créolisée », issue de l'immigration postcoloniale. Son discours esquisse une identité nationale en rupture avec les lieux communs du républicanisme français traditionnel, qui se veut indifférent à l'origine ethnique des individus.
Une rupture avec le républicanisme classique
Le politologue rappelle qu'Ernest Renan, dans son célèbre discours à la Sorbonne en 1882, avait défini la nation comme « une âme, un principe spirituel », dont l'existence constituait « un plébiscite de tous les jours ». Selon cette tradition républicaine, une nation se construit par l'exercice de la citoyenneté, transcendant les particularismes individuels.
Le discours mélenchoniste semble s'écarter de cette approche classique en brossant le portrait d'une nation construite par des catégories spécifiques de personnes sur la base de leurs particularismes. Le terme « nouvelle France » rappelle maladroitement « la France nouvelle » du maréchal Pétain, qui décrivait l'ordre de l'État français en rupture avec les valeurs républicaines.
La créolisation comme concept central
Mélenchon emploie depuis quelques années le thème de la créolisation, notion empruntée à l'écrivain martiniquais Édouard Glissant. Pour ce dernier, la Caraïbe créole est façonnée par la rencontre de cultures différentes qui se nourrissent mutuellement et donnent naissance à de nouvelles formes culturelles.
Le leader insoumis entend mobiliser les minorités ethniques, souvent marginalisées ou discriminées, en embrassant une philosophie multiculturaliste. Il estime que ces minorités doivent être fières de ce qu'elles sont et ne plus craindre de l'affirmer publiquement, que ce soit par le port du hijab, la pratique de l'arabe ou l'affirmation de goûts culinaires divers.
Les limites d'un discours identitaire
Selon Philippe Marlière, le récit mélenchoniste décrit un état de fait mais ne propose pas une citoyenneté renouvelée basée sur des accommodements au profit des minorités discriminées. Cette France créolisée ne serait pas un projet normatif et ne dirait rien d'une citoyenneté-creuset réunie autour de valeurs communes.
La question sociale passerait au second plan dans ce discours, ce qui rapprocherait Mélenchon du courant décolonial et l'éloignerait de l'universalisme concret d'un Frantz Fanon. Ce dernier luttait pour un universalisme libéré du racisme structurel mais souhaitait l'intégration de tous dans la communauté nationale, sans hiérarchie raciale ou culturelle.
Un ciblage électoral problématique
Le chef insoumis s'adresserait principalement à un public jeune, urbain, éduqué et issu des minorités ethniques. Cette « nouvelle France » serait la leur, mais n'inclurait pas les jeunes prolétaires blancs des campagnes et zones périurbaines. Ce discours ciblerait ainsi une clientèle électorale spécifique, assignée à un mouvement et enfermée dans des catégories symboliques.
Le cœur du discours mélenchoniste reposerait sur une opposition binaire entre la France de l'avenir et celle du passé. Ce clivage manichéen permettrait de simplifier à l'extrême la réalité sociale et transformerait la lutte politique en affrontement quasi anthropologique.
L'orientalisme inversé
La « nouvelle France » créolisée, loin d'être un antidote au nativisme et au nationalisme ambiant, risquerait paradoxalement de les renforcer par réaction. En dissolvant l'idée d'une citoyenneté partagée et en contournant le clivage gauche-droite, elle alimenterait le sentiment de déclassement et d'insécurité symbolique qui nourrit précisément le vote pour l'extrême droite.
Selon l'analyse de Philippe Marlière, la « nouvelle France » esquissée par Jean-Luc Mélenchon participerait d'un courant qui essentialise les minorités ethniques dans une forme « d'orientalisme inversé ». Edward Saïd estimait que « l'Orient » est une construction culturelle et politique façonnée par le regard impérialiste de l'Occident.
L'orientalisme inversé valoriserait des populations discriminées, essentialiserait leurs qualités et surestimerait leur capacité à transformer, seule, la France contre des ennemis irrémédiablement réactionnaires et racistes. Cette polarisation ne serait pas la promesse d'une citoyenneté multiculturelle, mais un artifice au service d'une ambition électorale.
Une stratégie politique risquée
Mélenchon parierait sur la décomposition générale du champ politique qui lui permettrait d'enjamber ses rivaux du centre gauche et du centre droit pour se retrouver face au Rassemblement national au deuxième tour de l'élection présidentielle. Candidat-repoussoir à droite et dans une partie de la gauche, il ne pourrait espérer qu'une défaite infamante contre l'extrême droite.
En invoquant Glissant, Mélenchon se parerait du prestige de la pensée anticoloniale, mais en trahirait l'esprit. Édouard Glissant refusait toute assignation identitaire, toute réduction des individus à leur origine, toute instrumentalisation politique de la culture. À l'inverse, la « nouvelle France » mélenchoniste figerait les identités, naturaliserait les appartenances et transformerait un concept poétique en argument électoral.
La gauche de Mélenchon ne serait plus un projet politique qui tente de rassembler une majorité de Français, mais un camp culturel minoritaire, absorbé par des luttes identitaires. Cette polarisation, loin de promettre une citoyenneté multiculturelle, constituerait selon Philippe Marlière un artifice au service d'une ambition électorale bien précise.



