Le scénario hypothétique qui obsède la classe politique
C'est la question théorique qui agite les cercles politiques : si le second tour de l'élection présidentielle opposait Jordan Bardella – ou Marine Le Pen dans une version moins probable – à Jean-Luc Mélenchon, quel serait le résultat ? Cette interrogation apparaît pourtant largement superflue : sauf surprise d'une ampleur comparable à la chute d'une météorite dans les jardins de l'Élysée, la réponse des électeurs semble déjà connue.
L'équation électorale de la gauche radicale
Avant même le décès tragique de Quentin Deranque et le soutien réaffirmé de Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde, les sondages positionnaient La France Insoumise comme une force perçue plus dangereuse pour la démocratie que le Rassemblement National. De nombreux responsables socialistes le répètent avec insistance : voter Mélenchon, c'est indirectement voter Bardella. Ces analyses semblent parfaitement fondées.
Les électeurs de gauche qui persisteraient à soutenir LFI lors de la présidentielle de 2027 marqueraient ainsi, consciemment ou non, leur préférence pour une victoire du RN. On ne saurait cependant sous-estimer la frilosité d'une partie de la gauche, incarnée par exemple par Olivier Faure, qui continue de ménager LFI malgré ses dérives problématiques, y compris ses positions parfois ambiguës sur l'antisémitisme.
Si Mélenchon parvient à maintenir cette frange sous son influence, il pourrait effectivement accéder au second tour et ainsi ouvrir la voie à une victoire de Bardella.L'autre scénario : Bardella face à la droite traditionnelle
Dans l'hypothèse où le leader de La France Insoumise n'atteindrait pas le second tour, la tâche deviendrait plus complexe pour Jordan Bardella. Il devrait alors compter sur le succès de son offensive en direction de l'électorat de droite traditionnelle. Ce pari stratégique est loin d'être gagné d'avance.
Certes, on observe chez certains à droite une forme de résignation qui les pousse parfois à croire – pour se rassurer – à l'hypothèse d'une « mélonisation » du RN. Cette théorie suggère une conversion au pragmatisme sur le modèle de Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien.
La comparaison trompeuse avec Giorgia Meloni
Cette analogie oublie pourtant un élément fondamental : Giorgia Meloni ne partait absolument pas du même point de départ. Un « tournant de la rigueur » pour Bardella représenterait une transformation d'une toute autre ampleur.
Même si le RN, qui prônait il n'y a pas si longtemps le retour à la retraite à 60 ans et la sortie de l'euro, a abandonné ces revendications et semble aujourd'hui brouiller les cartes en promettant à la fois une protection sociale sanctuarisée et moins d'impôts, il reste à des années-lumière du modèle melonien.
La cheffe du gouvernement italien a renoué dès 2024 avec un budget en excédent primaire, écoute les conseils de Mario Draghi, joue sans réserve le jeu européen et envisage sereinement la perspective d'une retraite à 70 ans.Les promesses de virage « libéral » de Jordan Bardella n'engagent finalement que ceux qui veulent bien les écouter. Son intention affichée d'engager un rapport de force avec la Banque centrale européenne pour ouvrir les vannes de « l'argent magique » donne une idée de l'océan qui le sépare encore de la raison économique.
La dédiabolisation : un processus inachevé
L'autre manœuvre du RN destinée à lui ouvrir les portes de l'Élysée – la fameuse « dédiabolisation » – a certes produit certains effets. Cependant, à chaque élection locale ou législative, apparaissent de nouveaux candidats qui semblent tout droit sortis de l'ère Jean-Marie Le Pen. Ces « brebis galeuses » reviennent avec la régularité d'une transhumance politique.
Les constantes idéologiques du RN
Il existe des constantes qui en disent long sur le positionnement réel du mouvement. Malgré un changement de ton sur l'Ukraine, le vote récent du RN au Parlement européen contre le prêt à l'Ukraine – pourtant indispensable à la survie du pays – nous rappelle où se situe fondamentalement ce parti.
Si le RN de Marine Le Pen se revendique « ni de gauche ni de droite », et celui de Jordan Bardella penche un peu plus du côté de la droite, dans tous les cas, le parti demeure, pour reprendre l'expression de Guy Mollet à propos du Parti communiste, « à l'Est ». Pour un mouvement qui se réclame du patriotisme, voilà tout de même un sérieux problème de cohérence.
La nécessité d'une alternative crédible
Évidemment, la victoire ou la défaite de Jordan Bardella dépend aussi – et peut-être surtout – de l'existence d'un concurrent à la hauteur. Être simplement « contre le RN » ne constitue pas un projet politique en soi.
Au-delà des questions d'ingénierie électorale (primaire ou autres mécanismes), il est urgent que ceux qui se réclament du « socle commun » – l'espace politique duquel une alternative crédible a le plus de chances d'émerger – défendent leurs idées avec davantage de conviction que ne le font actuellement Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu.
« Avec l'âge, on découvre que le courage est la plus rare des vertus chez les hommes publics », disait Benjamin Disraeli. Mais en matière de démocratie, il est toujours trop tôt pour désespérer.


