Lionel Jospin : le dirigeant de gauche sérieux qui a marqué la politique française
Lionel Jospin, le dirigeant de gauche sérieux

Lionel Jospin : une figure intègre de la gauche française

L'ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin, décédé à l'âge de 88 ans, a durablement marqué la gauche française et la classe politique dans son ensemble. Homme de conviction, il a toujours mené le combat politique selon ses principes intimes, avec le souci de servir le bien commun plutôt que ses ambitions personnelles.

Un dirigeant sérieux dans un monde politique en mutation

Cette démarche éthique, où prévaut la responsabilité, renvoie aujourd'hui à un âge révolu de la politique. L'ex-dirigeant socialiste était certes orgueilleux et parfois rugueux, mais il n'a jamais été narcissique ou cabotin, contrairement à certains dirigeants de gauche contemporains. On peine à imaginer un Lionel Jospin se donnant en spectacle dans le paysage politique actuel, marqué par l'infotainment et la toxicité des réseaux sociaux.

Pour cette raison, il figure parmi les dirigeants de gauche sérieux aux côtés de Jean Jaurès, Léon Blum, Pierre Mendès-France, Pierre Mauroy ou Michel Rocard. Son sérieux se manifestait à travers sa manière austère de faire de la politique et son habitus universitaire - il répondait longuement et de manière argumentée aux questions des médias. Cette rigueur intellectuelle faisait que, lorsque Jospin parlait, on l'écoutait attentivement et on le prenait au sérieux, qu'on soit d'accord avec lui ou non.

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L'engagement politique d'une vie

Hostile à la SFIO empêtrée dans les guerres coloniales, Jospin adhéra en 1957 à l'Union de la Gauche socialiste, issue d'une scission de la SFIO, puis au Parti socialiste unifié en 1960. Il rejoint ensuite l'Organisation communiste internationaliste, formation trotskiste, avant d'adhérer finalement au Parti socialiste en 1971.

Enarque, diplomate, professeur d'économie, Jospin a été un travailleur des classes supérieures, mais un travailleur réel qui n'a pas seulement vécu de la politique, mais qui a vécu pour la politique, selon la distinction de Max Weber. Dans un débat organisé par l'émission "les Dossier de l'écran" en 1980, il avait cloué le bec à Georges Marchais, secrétaire général du PCF : "Monsieur Marchais, vous revendiquez une identité ouvrière, mais cela fait trente ans que vous avez quitté l'usine. Pour ma part, j'ai enseigné toute la journée avant de rejoindre ce studio."

L'héritage politique de la gauche plurielle

La formation de la "gauche plurielle" (PS, PCF, Verts, PR, MDC), dans l'opposition à partir de 1995 puis au gouvernement à partir de 1997, fut un coup de génie politique qui revivifia une gauche déjà en déclin. Avec les gouvernements Mauroy (1981-1984), le gouvernement Jospin fut le plus réformateur de l'histoire de la gauche.

Parmi ses réalisations majeures :

  • Emplois aidés pour réduire le chômage des jeunes
  • Prime pour l'emploi pour les travailleurs pauvres
  • Allocation personnalisée d'autonomie (APA)
  • Couverture maladie universelle (CMU)
  • Loi solidarité et renouvellement urbains (SRU) pour développer le logement social
  • Réduction du temps de travail à 35 heures sans perte de salaire
  • Congé paternité
  • Pacs
  • Rétablissement d'un droit du sol sans condition

Cependant, le gouvernement Jospin poursuivit également une politique macroéconomique néolibérale et privatisa plusieurs entreprises publiques, dont France Telecom, Thomson-CSF et Air France, ainsi que des banques et assureurs.

L'échec de 2002 et l'héritage complexe

La campagne présidentielle de 2002 fut ratée, non parce que Jospin déclara que son "programme n'était pas socialiste", mais parce qu'il ne prit pas la pleine mesure de la nature bonapartiste de l'élection présidentielle. Il apparut distant et froid dans ses sorties publiques face à un Jacques Chirac débonnaire, et fut englué dans des débats sur la sécurité tout en laissant se multiplier les candidatures de ses alliés à gauche qui lui furent fatales.

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À Matignon, Jospin avait été un excellent gestionnaire réformateur. Pendant la campagne, l'intellectuel en politique montra qu'il était un piètre communicateur et stratège. La réduction du mandat présidentiel à cinq ans était un pas dans la bonne direction, mais l'inversion du calendrier des élections fut une grave erreur qui a renforcé le présidentialisme de la Ve République.

La résistance au blairisme et la question trotskiste

À la fin des années 1990, Jospin fut l'un des rares leaders sociaux-démocrates en Europe qui tenta de résister à la "troisième voie" de Tony Blair. Dans un pamphlet commandé par la Fabian Society en 1999, il défendit un "socialisme moderne", favorable à une "économie de marché" régulée, et rejeta le laisser-faire de la "société de marché".

En juin 2001, "Le Monde" publia une enquête consacrée au passé trotskiste de Jospin, révélant qu'il avait été membre de l'Organisation communiste internationaliste (OCI) et était resté en contact avec l'organisation après son adhésion au PS en 1971. Ces révélations jetèrent une ombre sur sa réputation de rectitude morale, même si ses camarades socialistes firent preuve d'une grande mansuétude.

Ce "jardin secret" fut peut-être respecté car le PS lui savait gré d'avoir réalisé ce qu'aucun dirigeant de gauche n'avait réussi à faire avant lui, et depuis : unir la gauche derrière la force sociale-démocrate et réformer radicalement dans la durée.

Avec la disparition de Lionel Jospin, c'est également une certaine idée de la gauche qui s'est éteinte - une gauche qui voulait "changer la vie", alliant militantisme de masse, volontarisme politique conquérant et goût prononcé pour les débats intellectuels.