L'expression "anti-France" : un héritage d'extrême droite dans le débat politique
« La France insoumise, c'est un parti anti-France ». Cette déclaration d'Aurore Bergé, ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, sur CNews dimanche dernier, s'inscrit dans une série d'utilisations de cette formule par des personnalités macronistes. En août 2024, Prisca Thevenot avait déjà décerné la « médaille de l'anti-France » à LFI, tandis qu'Emmanuel Macron lui-même employait ce terme dès 2017 pour qualifier le Front national. Mais que signifie exactement cette expression ? D'où provient-elle et quel est son poids historique ? L'historien Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme et de l'Allemagne, apporte des éclairages essentiels.
Une origine nationaliste et antisémite du XIXe siècle
« C'est une expression qui date de la fin du XIXe siècle, qui provient du vocabulaire d'extrême droite », affirme Johann Chapoutot. Elle apparaît chez des théoriciens nationalistes antisémites comme Charles Maurras ou Édouard Drumont. « Ils considéraient qu'il y avait, sur le sol français, des groupes qui n'appartenaient pas au corps français. C'était une conception historico-biologique de la Nation, pas juridique », précise l'historien.
Dans cette logique pseudo-scientifique, certains individus ne seraient pas pleinement Français et œuvreraient même, selon ces auteurs, à « la destruction » du pays. « Charles Maurras parlait ainsi des 'quatre États confédérés' : les métèques, qui sont les étrangers, les protestants, les francs-maçons et les juifs. Ça, c'est l'anti-France, selon lui », détaille Johann Chapoutot. Il ajoute que « ce vocabulaire a été utilisé au niveau gouvernemental pour la première et la dernière fois sous le régime de Vichy, avec les ministres de la Collaboration. »
Un terme qui désigne un ennemi plutôt qu'un programme politique
L'historien rappelle que « l'anti-France » ne désigne pas un programme ou une position politique précise, mais bien un ennemi. « Ce que l'extrême droite appelle l'anti-France, c'est tout ce qui est contraire, selon elle, à l'histoire et à l'identité fantasmée de la Nation comme les étrangers, les juifs, les musulmans, les homosexuels… Et la gauche », insiste-t-il.
Après 1945, l'expression retourne « dans les marges de l'extrême droite », poursuit Johann Chapoutot. D'où, selon lui, « une sensation étrange » de la voir reprise aujourd'hui par des membres du gouvernement. Cette récupération s'inscrit dans une séquence plus large, illustrée récemment par Martine Vassal, candidate aux municipales soutenue par le camp présidentiel à Marseille, qui utilisait le slogan « Travail, famille, patrie », également hérité du régime de Vichy.
L'émergence d'un « extrême centre » et ses stratégies
« Ce qui est surprenant, c'est de voir, ouvertement, des gens qui se qualifient de 'bloc central' reprendre le vocabulaire d'extrême droite », analyse le spécialiste. Il qualifie ce phénomène de caractéristique d'un « extrême centre », citant l'historien Pierre Serna. « Ce sont des centristes prêts à la violence, violents dans les discours, qui rejettent la responsabilité de la violence sur les autres et recyclent tout le vocabulaire de l'extrême droite », développe-t-il, évoquant explicitement les deux mandats d'Emmanuel Macron.
Pour Johann Chapoutot, « la mort de Quentin Deranque et les sorties de Martine Vassal et Aurore Bergé, sans démenti », s'inscrivent dans une séquence « tout à fait explicite » et qui « a déjà été vue dans l'Histoire ». Il identifie des éléments caractéristiques « d'une tendance de l'extrême centre à se rapprocher de l'extrême droite, voire de s'allier avec elle, comme ça a été le cas en Allemagne entre 1932 et 1933 ». Dans son ouvrage Les Irresponsables, il explique comment, pour se maintenir au pouvoir, « l'extrême centre a fait alliance avec les nazis ».
Une stratégie risquée de distinction politique
L'historien élargit son analyse au-delà du seul camp présidentiel, estimant que la tentation de se distinguer de La France insoumise - notamment en lien avec la mort de Quentin Deranque - constitue « une erreur magistrale ». Il cite notamment François Hollande et sa prise de distance avec LFI. « Dans l'Histoire, on a vu des partis sociaux-démocrates pensant qu'en se démarquant des communistes, voire en reprenant du vocabulaire de leurs adversaires, ils se protégeraient. Cela ne les a pas nécessairement sauvés, au contraire ».
La symétrisation des extrêmes et ses conséquences
Ainsi, alors que la catégorie des « extrêmes » s'était imposée dans le débat public ces dernières années pour désigner aussi bien le Rassemblement national que La France insoumise, « on en vient à la condamnation de la seule supposée extrême gauche », observe le spécialiste. Cette symétrisation contribue à « dédiaboliser l'extrême droite et à diaboliser la gauche, quelle qu'elle soit », insiste-t-il.
L'extrême centre de Macron et l'extrême droite de Bardella auraient ainsi une « communauté de valeurs ». « Ils ont le même ennemi : la gauche. Au gouvernement, ça se voit quand le simple fait d'avoir des revendications minimales - comme celles de Gabriel Zucman - vous fait passer pour un fou ou un assassin », appuie-t-il.
Une expression chargée d'histoire
Une chose est sûre, conclut Johann Chapoutot : l'expression « anti-France » n'est pas une simple formule. Elle est chargée d'une « tradition politique précise » et son retour dans le débat public ne peut être considéré comme « anodin ». Son utilisation contemporaine par des membres du gouvernement interroge profondément sur les stratégies de légitimation et les rapports entre centre et extrêmes dans le paysage politique français actuel.



