Le visage cramoisi de Jean-Marie Le Pen et l'interdit de la succession
En 1994, le visage de Jean-Marie Le Pen vire soudainement au cramoisi. "Il n'y a pas de guerre de succession car la succession n'est pas ouverte !", tonne le président du Front national. Le chef de file de l'extrême droite est hors de lui à l'idée qu'une frange de son parti complote dans l'espoir de le remplacer. À cette époque, le Front national filait droit et Jean-Marie Le Pen régnait en maître incontesté sur son appareil politique.
Quiconque s'aventurait à remettre en cause la parole du chef était purgé sans autre forme de procès. La question de la succession n'était même pas envisagée. Le parti se complaisait dans ce fonctionnement vertical qui a largement sacrifié, un par un, tous les numéros deux à qui l'on reprochait toujours de prendre trop de place.
Vingt-deux ans plus tard : une succession orchestrée sans accroc
Vingt-deux ans plus tard, c'est encore une affaire de succession qui agite les Le Pen. Celle-ci, en revanche, paraît se dérouler sans accroc. C'est un héritier qu'on désigne aujourd'hui. Celui de Marine Le Pen, qui semble, pas à pas, faire le deuil définitif d'une quatrième candidature à l'élection présidentielle.
Cette situation fait suite à sa condamnation dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national, devenu depuis Rassemblement national. Il faudra attendre le 7 juillet, date à laquelle la cour d'appel rendra son délibéré, pour être fixé sur l'avenir politique de la leader de l'extrême droite française.
Marine Le Pen pave la voie à son successeur
D'ici là pourtant, Marine Le Pen pave, jour après jour, la voie à son successeur. "C'est mon luxe, assure-t-elle. De me dire que dans tous les combats politiques que j'ai menés depuis maintenant quarante ans, je n'ai aucun regret. Et surtout, je me félicite d'avoir réussi, à la différence de beaucoup de dirigeants politiques d'ailleurs, à faire émerger une personnalité qui, en cas d'empêchement, a les qualités pour pouvoir porter nos idées à la présidentielle."
L'héritière Le Pen n'en reste pas moins traumatisée par les méthodes de son père, qui avait fait de l'ingérence sa signature politique, y compris après la désignation officielle de sa successeure. "Je n'ai pas reproduit ce qui s'est passé avec mon père, affirme-t-elle aujourd'hui. Je n'ai pas voulu faire ça, le mettre sous tutelle."
Jordan Bardella : un héritier modelé mais émancipé
Elle a préféré modeler son héritier, jusqu'à le laisser s'émanciper. "Jordan Bardella n'a jamais été mis sous ma tutelle, il ne le sera jamais, répète-t-elle à l'envi. C'est un homme libre, convaincu, et par conséquent s'il a besoin, si je ne peux pas être candidate, et qu'il est donc candidat, c'est lui qui déterminera à quel niveau il a besoin de ma présence, de mes conseils, de l'expérience qu'est la mienne."
C'est aussi une affaire de contrôle. Potentiellement privée de la possibilité d'une candidature par sa condamnation judiciaire, Marine Le Pen jure se détacher d'une décision sur laquelle elle n'a pas de prise. Le choix de son héritier, en revanche, reste son domaine réservé.
La construction d'un dauphin
C'est elle qui l'a déniché, voilà plus de sept ans, pour le propulser tête de liste des élections européennes. Elle qui l'a fait monter en interne, parfois contre l'avis de ses proches, le poussant à prendre la tête de ce parti dont la gestion lui pesait tant. Elle, finalement, qui l'a construit.
Le dauphin, lui, joue tout aussi bien le jeu. S'efforçant, à chaque prise de parole, de rappeler ce qu'il doit à son mentor, combien il lui en est reconnaissant, et l'assurer de sa fidélité éternelle. Une promesse d'autant plus facile à tenir que la décision de la cour d'appel du 7 juillet pourrait lui permettre de se passer de toute trahison.
Ce changement de génération au sein du Rassemblement national marque une transformation profonde dans la culture politique du parti. Alors que Jean-Marie Le Pen régnait par la crainte et l'interdiction de toute discussion sur sa succession, Marine Le Pen orchestre méthodiquement la transmission du pouvoir, créant un contraste saisissant entre deux époques et deux méthodes de leadership au sein de la même famille politique.



