L'échec de Jospin en 2002 : comment la gauche plurielle a perdu la présidentielle
L'échec de Jospin en 2002 : la défaite de la gauche plurielle

L'échec retentissant de Lionel Jospin en 2002 : une défaite annoncée

L'affaire semblait déjà réglée. Une simple formalité. Pour son équipe de campagne, Lionel Jospin était déjà assuré de la victoire. Décédé ce lundi 23 mars, il incarnait alors le chef incontesté d'une gauche triomphante, cette fameuse « gauche du possible » ou « gauche plurielle » rassemblant socialistes, écologistes et communistes. Le gouvernement fonctionnait selon le modèle « rocardien », mêlant réalisme et lucidité. Tout paraissait rouler comme sur des roulettes.

Un contexte politique favorable

À Matignon, Lionel Jospin dirigeait une équipe de rêve composée de Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Jean-Pierre Chevènement et Ségolène Royal. La cohabitation avec le président Jacques Chirac, après la dissolution de 1997, avait été une aubaine, un petit miracle politique. La droite, quant à elle, ruminait sa défaite et se complaisait dans ses vieilles querelles entre chiraquiens et balladuriens, une guerre fratricide qui persiste encore aujourd'hui.

Pour accéder à l'Élysée, Lionel Jospin n'avait qu'à se baisser. François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste, avait assumé le « sale boulot » voulu par « le Frisé » : anesthésier le parti, laisser Jospin gouverner en roue libre, puis « remettre les piles » au moment des élections. Ce pacte quasi faustien avait dérouté, voire irrité, plusieurs personnalités à l'époque, dont Jean-Luc Mélenchon, alors ministre délégué à l'Apprentissage.

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L'aveuglement progressif

Jospin vivait sur son petit nuage. Certains de ses proches, comme Manuel Valls et François Hollande, lui suggéraient de prendre du recul, de sortir du piège de Matignon, de « retourner labourer le terrain » et de reprendre contact avec les Français, de village en village. Mais Lionel Jospin n'écoutait plus. Le bunker lui convenait parfaitement.

Quand la campagne électorale démarra, il choisit de rester aux commandes du pays, épuisé par quatre années de gestion harassante, obsédé par le seul combat qui le motivait : en découdre avec le président qu'on disait « au bout du rouleau ». Battling Lionel ne le supportait plus. Cette rage froide qui l'habitait allait lui faire commettre des erreurs de débutant.

Le tournant du 11 septembre

Il ne perçut pas le changement imperceptible qui s'opérait dans l'opinion lorsque Jacques Chirac, le « roi fainéant », sauta dans un avion pour New York au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Le président, souvent qualifié de loser, fut l'un des premiers à se rendre sur les lieux de la tragédie. L'image de ce chef d'État compassionnel, survolant Manhattan en hélicoptère, toucha profondément les Français.

Le Grand Jacques bougeait encore. C'est lui, en tant que chef des armées, qui organisa l'envoi des troupes françaises en Afghanistan pour participer à la traque de Ben Laden. Lionel Jospin, curieusement, sembla anesthésié par la résurrection de celui qu'il décrivait comme « vieilli et fatigué ». À Matignon, il n'osait plus attaquer « le Vieux ». La fonction de Premier ministre lui interdisait de jouer les snipers, il était comme paralysé.

Les tensions internes au PS

Ses proches revinrent à la charge pour qu'il quitte Matignon au plus vite. Il devait avoir les mains libres pour « cogner » librement sur sa cible favorite. Mais il hésita à sauter le pas. Être dedans ou dehors ? Lionel Jospin ne sut jamais sortir de ce piège fatal. Après le 11 septembre, il ne pouvait plus claquer la porte, sous peine de passer pour un déserteur. C'est ce qu'il expliqua à Manuel Valls, alors responsable de sa communication.

Il mena donc une campagne dans cette étrange posture de Premier ministre-candidat, une campagne mollassonne. Résultat : lorsqu'il se déclara officiellement, le 21 février 2002, par un simple communiqué à l'AFP, incongru et glacial, il donna l'impression d'accomplir un simple acte administratif.

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L'erreur stratégique majeure

Pour beaucoup, ce jour-là, le doute s'instilla dans les esprits. Jospin avait-il vraiment envie d'être président ? Les dirigeants du parti insistèrent pour qu'il quitte son bunker au plus vite. Leur idée : François Hollande à Matignon, assurant l'intérim de quelques mois, et le candidat Jospin, libéré du poids du pouvoir, enfin les mains dans le cambouis. Là encore, Jospin ne voulut rien savoir.

Il se lança dans la campagne comme dans un état second. À l'Atelier, son QG dans le 3e arrondissement, près de la place de la République, on remarquait à peine son regard absent. Entouré de jeunes technocrates et de publicitaires d'Euro RSCG, autour de Jacques Séguéla, tous persuadés d'une victoire déjà écrite, le Premier ministre-candidat commit une erreur stratégique majeure : il négligea sa gauche.

L'émiettement des voix

On l'avait tellement assuré qu'il était déjà au second tour qu'il en oublia presque le premier. Ainsi, il laissa prospérer la candidature de Jean-Pierre Chevènement, son ancien ministre de l'Intérieur. Il ne parvint pas à négocier le retrait de la candidate surprise du Parti radical de gauche, Christiane Taubira, et surtout, il négligea la présence de trois candidats trotskistes : Arlette Laguiller pour Lutte ouvrière, Olivier Besancenot pour la Ligue communiste révolutionnaire, et Daniel Gluckstein du Parti des travailleurs.

Curieusement, ce pedigree trotskiste, Lionel Jospin l'avait gommé de son CV. Quand Le Monde, en juin 2001, révéla cette « étourderie », au Parti socialiste, on le soupçonna d'avoir eu une double appartenance, voire d'être un infiltré gauchiste en social-démocratie. Ce soupçon, même infime, jeta un trouble chez certains.

La rupture avec Hollande

François Hollande, alors patron du PS, mena sa petite enquête sur le passé de son patron. Une scène est révélatrice du climat étrange qui régnait dans l'équipe de campagne. Le 7 avril 2002, lors d'un déjeuner au QG, Hollande alerta Jospin du danger d'émiettement des voix de gauche. La pléthore de candidats représentait un grave danger. Il prit le Premier ministre à part et le prévint du risque d'une élimination au premier tour.

Le ton monta entre les deux hommes. Jospin, vexé et agacé, rétorqua qu'il n'avait pas de leçon à recevoir en matière de campagne électorale. Les éclats de voix résonnèrent dans le voisinage. À tel point que des témoins crurent que les deux hommes en étaient venus aux mains. Ce jour-là, la confiance se rompit définitivement entre eux.

Les derniers jours de campagne

Les jours suivants, les équipes de Jospin boudèrent ce « ronchonneur » de Hollande, cet oiseau de malheur juste bon à casser le moral du vainqueur présumé. Hollande critiqua même leur slogan de campagne, « Présider autrement ». Autre erreur de jugement. Comment séduire les Français, plus concernés par le maintien de leur pouvoir d'achat que par un code de bonne conduite du candidat ?

En fait, les conseillers de l'ombre avaient oublié les fondamentaux : d'abord rassembler leur camp, avant d'élargir la focale. Étaient-ils à l'origine de la formule utilisée par leur champion, « Mon programme n'est pas socialiste », et aussi de cette idée loufoque de ne pas inscrire le nom de Jospin sur les affiches, comme si tout était joué d'avance ?

La défaite et ses conséquences

Cette campagne fut quasiment une campagne de « troisième tour ». On s'y attribuait les ministères avant même que le match ne commence. Comment un vieux routier de la politique comme Lionel Jospin, 65 ans, celui que ses adversaires nommaient le candidat à la « triste figure », pouvait-il à ce point rester aveugle sur la catastrophe qui se préparait ? L'hypothèse d'un Jean-Marie Le Pen le coiffant sur le poteau dès le premier tour se rapprochait dangereusement.

Le soir du 21 avril, tremblement de terre. Devancé par Jean-Marie Le Pen, tout surpris de sa présence au second tour, Lionel Jospin annonça son retrait de la vie politique. La déflagration fut terrible pour une gauche en état de choc. Son leader partit au milieu de la partie, sans même diriger le combat des législatives. Geste de grand seigneur pour les uns, désertion en temps de guerre pour les autres.

Les hypothèses explicatives

Pour beaucoup, l'homme avait péché par arrogance, dans une forme d'hubris attisée par quelques publicitaires en extase devant lui. D'autres lui reprochèrent d'avoir négligé le dossier « Sécurité », ou encore d'avoir tellement concentré son attention sur Chirac qu'il n'avait pas vu le cataclysme venir.

Enfin, d'autres subodorèrent qu'au plus profond de lui, l'ancien trotskiste qu'il fut n'avait jamais eu envie d'être président d'une Ve République aux tendances monarchiques. N'avait-il pas imposé à un Jacques Chirac mollasson la disparition du septennat, symbole de la toute-puissance de l'occupant de l'Élysée, pour un quinquennat, censé rééquilibrer les pouvoirs entre l'exécutif et le Parlement ?

Une explication psychologique

Il y a encore une dernière hypothèse, plus psychologique. Lionel Jospin, surnommé l'Austère, n'a jamais aimé donner de sa personne. Or, l'élection présidentielle est un moment de dévoilement, une mise à nu entre un homme et un peuple. C'est accepter de « se livrer à l'Histoire », selon la formule de Pierre Joxe.

Au terme de cette campagne lunaire de 2002, il prévint ses proches, en présence de Jean-Christophe Cambadélis et François Hollande : « Si les Français ne me font pas passer le premier tour, je partirai, leur confia-t-il. Il faut vous préparer à cette éventualité. » Officiellement, le perdant est sorti par la petite porte pour ne pas gêner ses héritiers. Il est devenu le loser magnifique. Mais n'a-t-il pas agi sur un coup de tête, par orgueil ?