Une scène qui résume trente années d'évolution politique française
Dimanche soir, Emmanuel Grégoire, tout juste élu maire de Paris, roule à vélo le long du canal Saint-Martin sous les acclamations de ses partisans. Trente ans plus tôt, Jacques Chirac, tout juste élu président de la République, traversait la capitale en voiture sur les voies sur berge. Deux images, deux France, deux époques qui symbolisent une profonde métamorphose du paysage politique national.
Le décryptage de Jérôme Fourquet sur la recomposition territoriale
C'est à partir de ce contraste saisissant que Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l'Ifop et auteur de Métamorphoses françaises, décortique pour Le Point les enseignements d'un scrutin qui dépasse largement le cadre municipal. D'un côté, les grandes métropoles restent acquises à une gauche teintée d'écologie, incarnant cette France du vélo, mondialisée et diplômée. De l'autre, les villes moyennes désindustrialisées basculent vers le Rassemblement national, tandis que les banlieues paupérisées plébiscitent La France insoumise. Entre ces blocs, la droite classique s'effrite progressivement, dessinant déjà en creux la carte de la présidentielle de 2027.
La partition territoriale confirmée par les urnes
Le Parti socialiste conserve Paris et Marseille, les deux premières villes de France, mais aussi Nantes, Rennes, Lille, Rouen, Montpellier et reconquiert Strasbourg. Ces grandes capitales régionales sont majoritairement à gauche en raison d'une sociologie particulière : forte proportion d'étudiants, de catégories sociales favorisées, et de populations mixées en termes d'origines et de classes sociales. Il existe dans ces villes un « biotope » spécifique, celui de la France des grandes métropoles, mondialisée dans sa façon d'appréhender le monde, ses modes de consommation, ses valeurs et ses modes de vie.
Dans ces métropoles, les alliances PS-écolos ou un PS « verdi » sont plus performants que les écologistes seuls. Comme si le PS avait repris à son compte une grande partie des thématiques portées par les Verts, en en expurgeant les dimensions les plus clivantes. Ce cocktail fonctionne assez bien dans ces grandes villes, tandis que les Verts perdent Strasbourg, Poitiers, Besançon, Bordeaux, Bègles et la métropole de Lyon.
La France insoumise s'acclimate dans les banlieues
Quand on sort de ces grandes métropoles, on traverse parfois des banlieues qui se caractérisent à la fois par un niveau de pauvreté important et une très forte représentation des personnes issues de l'immigration. Dans cette France-là, un acteur politique s'est parfaitement acclimaté : La France insoumise. Saint-Denis-Pierrefitte remporté au premier tour ; au second tour, Roubaix, Creil, La Courneuve et, en région lyonnaise, Saint-Fons, Vénissieux et Vaulx-en-Velin. Cette France, la plus pauvre, mais aussi la plus précocement concernée par l'immigration, a trouvé son expression politique dans le vote LFI.
Le Rassemblement national transforme l'essai dans les villes moyennes
Il faut distinguer deux cas de figure dans les villes moyennes. Premier cas : des territoires qui se portent relativement bien, avec un équilibre social, un chômage contenu, un niveau de pauvreté modéré. Dans ces villes, les partis historiques maintiennent leur implantation et font réélire leurs représentants.
Deuxième cas de figure : des villes moyennes marquées par la désindustrialisation, des difficultés sociales ou sécuritaires, des territoires qui décrochent progressivement, peu irrigués par la nouvelle économie. Là, le Rassemblement national transforme l'essai. Dans le Pas-de-Calais, il détenait déjà Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière. Il administrera désormais une dizaine de communes, dont Liévin, ville minière emblématique, et, plus au sud-est, Saint-Avold, en Lorraine, ancienne cité charbonnière.
En Alsace, la première ville à basculer, c'est Wittelsheim, dans la périphérie de Mulhouse, ancienne cité du bassin potassique. Vierzon aussi, ville cheminote, anciennement communiste, passe au RN. À cela s'ajoutent d'autres villes petites ou moyennes : Montargis, durement touchée par les émeutes de 2023, Amilly, La Flèche, Castres, Montauban, Carcassonne.
L'arc méditerranéen : un cas singulier historiquement marqué
Sur la Côte d'Azur, le RN remporte Cagnes-sur-Mer, Menton, Cap-d'Ail. En Languedoc-Roussillon : Agde et Vauvert au premier tour. Dans l'arrière-pays, les villes emblématiques d'Orange et Carpentras sont conquises. Mais même dans des terres à fort vote RN, la difficulté du parti lepéniste à s'imposer dans les grandes villes demeure : le RN récolte certes 40 % à Marseille, mais ne l'emporte pas. Et à défaut de gagner à Toulon, il remporte les communes voisines de Six-Fours-les-Plages, La Valette-du-Var et La Seyne-sur-Mer.
Nice : laboratoire de la recomposition de la droite
Nice reste un laboratoire très intéressant. La ville avait comme caractéristique d'être un bastion de la droite classique : la fédération UMP, puis LR, des Alpes-Maritimes était la troisième de France après Paris et les Hauts-de-Seine. Ce qui se joue, c'est la capacité de LR à exister comme force autonome au plan national. Ce très important capital LR a été centrifugé : une composante a rejoint avec Estrosi le bloc central autour d'Édouard Philippe, l'autre a suivi Éric Ciotti, qui a franchi le Rubicon en s'alliant avec le RN.
La droite classique en grande difficulté dans les métropoles
À Paris, le RN fait moins de 2 %. C'est spectaculaire. Les transformations sociologiques et culturelles, en termes de modes de vie et de valeurs, font de ces villes des biotopes devenus très hostiles, pas seulement au RN, mais aussi à la droite traditionnelle. À Lille, LR est éliminé au premier tour et, à Strasbourg, le candidat de droite est nettement distancé au second. À Paris, où Jacques Chirac réalisa le grand chelem en remportant tous les arrondissements en 1989, Rachida Dati est durement défaite.
Les défis pour 2027 : union ou disparition ?
La situation est très compliquée pour LR et on devine déjà qu'ils auront du mal à se mettre d'accord. Ce que montrent ces résultats, c'est que le RN continue de progresser. À une présidentielle, il n'y a que deux places en finale. Il faut donc atteindre la masse critique. S'il y a un candidat LR stricte obédience et un candidat de type Horizons, la qualification sera quasiment impossible.
Reste alors la piste d'une union des droites hors RN, du centre jusqu'aux LR, une nouvelle UMP recentrée, amputée de sa frange la plus droitière, qui est déjà partie avec Ciotti. Le problème, c'est que les intérêts de boutique vont jouer alors que tous ces gens ont travaillé ensemble.
La gauche face à ses contradictions
Le cas de Toulouse est très instructif de ce point de vue. On voit que LFI fait perdre, un peu comme le Front national dans les années 1980. Les Insoumis sont très puissants au premier tour dans certains bastions de la gauche, mais il y a des problèmes de report évidents au second, parce qu'ils sont beaucoup trop clivants. Cet échec, à Toulouse comme à Limoges, va relancer au PS le débat sur la stratégie.
Édouard Philippe : fédérateur potentiel ?
Une large réélection au Havre et un refus de toute primaire font d'Édouard Philippe le grand gagnant de la soirée. La question de fond est : les LR ont-ils encore vocation à se présenter au premier tour sous leurs propres couleurs ? Rappelons les chiffres : Valérie Pécresse a fait 4,7 % à la présidentielle, François-Xavier Bellamy 7,2 % aux européennes.
Si Édouard Philippe veut concourir avec des chances de qualification, il devra impérativement reconstruire une forme d'UMP, mais une UMP recentrée, amputée de sa frange la plus droitière, partie chez Marine Le Pen, en regroupant, a minima, son parti, Horizons, et LR et, dans une configuration plus optimale, également toute une partie de Renaissance, de Gabriel Attal.
L'espace central : fragmenté mais pas vide
Un vaste espace central réformiste et pro-européen existe, de Raphaël Glucksmann à Édouard Philippe en passant par Gabriel Attal, Jean-Luc Moudenc, etc. Il y a du monde, et ça compte dans le paysage français. Mais cet espace n'est pas organisé, pas structuré, et pas incarné par une seule personne. L'espace central n'est pas vide ; simplement, il n'est pas fédéré, car il est fragmenté en écuries personnelles et reste traversé par la vieille division gauche-droite que Macron avait réussi, un temps, à dépasser.
L'héritage de Lionel Jospin dans la transformation des grandes villes
C'est sous son gouvernement, en 2001, que Paris et Lyon, les deux plus grandes villes françaises, ont basculé à gauche, quand de très nombreuses villes moyennes passaient à droite. Ce changement politique, sociologique et culturel profond n'a fait, depuis, que continuer de se renforcer. Ce n'était pas simplement du socialisme municipal au sens classique : c'était du PS mâtiné d'écologie, avec une ouverture sociétale forte.
Au fil du temps, cette stratégie a produit un biotope où la droite est devenue quasi inexistante, ou en tout cas dans l'impossibilité de peser significativement. Tout cela s'entretient, l'espace urbain change, la population évolue. Les politiques publiques mises en œuvre, les choix en matière de déplacements, d'urbanisme, de subventions aux associations, confortent ces évolutions de fond.
De la place pour de nouveaux entrants
Il y a aussi eu des victoires surprenantes de personnalités issues de la société civile : on pense à Olivier Galzi à Avignon, ou à Serge Blanco à Biarritz. Les vieux appareils PS et LR demeurent ancrés et de nouvelles forces, RN et LFI, poussent au plan local. Mais il y a aussi manifestement de l'espace pour des figures issues de la société civile, qui arrivent à se faire une place sur leurs compétences propres et leur notoriété. Le fond d'air dégagiste permanent peut bénéficier à ce type de profil.



