Nice : le récit d'une campagne municipale explosive et de la chute d'Estrosi
Campagne municipale explosive à Nice : la chute d'Estrosi

Nice : une campagne municipale sous haute tension et une passation de pouvoir historique

Les élections municipales à Nice ont offert un spectacle politique intense, mêlant fiel, coups bas et rebondissements incessants. De la guerre des nerfs entre les deux « frères ennemis » à la prise de la mairie par Éric Ciotti, le récit de cette campagne est unique en son genre.

Le soir de la victoire : Ciotti met fin au règne d'Estrosi

Dimanche 22 mars, 20 h 30. Le doute n'est plus permis. Éric Ciotti ajuste sa veste bleu marine et quitte sa permanence du port de Nice. L'estrade est à lui. La ville aussi. Il vient de mettre un terme au règne de Christian Estrosi, son obsession de longue date. Cette victoire couronne une campagne électorale extrêmement longue et tumultueuse, qui n'aura manqué ni de fiel ni de sorties de piste.

Un Estrosi nerveux avait promis, lors d'une réunion publique en décembre, un débat où les « coucougnettes » de son rival allaient « s'agiter dans tous les sens ». Elles ont tenu bon. Pas lui. La passation de pouvoir prend des allures de vendetta, plongeant les observateurs dans les coulisses d'une élection sans pareille.

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L'hôtel de Ville en ébullition après la défaite

Lundi 23 mars, 9 heures. La nuit a été courte pour tous, vainqueurs comme vaincus. À l'hôtel de Ville de Nice, l'ambiance est particulière alors que le bâtiment s'apprête à accueillir son nouveau locataire pour sept ans. Une secrétaire, quelque peu affolée, prévient ses anciens patrons : « Ils sont en train d'enlever vos noms sur les portes ! »

Dans les couloirs, un huissier zélé dévisse des plaques avec application. Des boîtes mails sont désactivées, des signatures automatiques effacées, des accès numériques coupés. Il faut faire place nette. La commune tourne une page de son histoire, et certains semblent vouloir la tourner très rapidement.

Derrière les portes de certains bureaux, des employés tremblent. « On nous a dit qu'Éric Ciotti allait tous nous virer, qu'il allait nous faire vivre un enfer parce qu'on était des employés d'Estrosi. On nous a même incités à partir de nous-mêmes, avant que Ciotti n'arrive », affirment deux sources concordantes.

Dans le bureau de Christian Estrosi, transformé au fil des années en cabinet de curiosités, il ne reste presque plus rien. Bibelots, trophées et œuvres d'art ont été exfiltrés par l'ancien occupant. Joueur, le maire sortant a posé un portrait de lui sur le siège présidentiel, accompagné d'une boîte de vitamine C. « Essayez de rendre la ville aussi belle qu'on vous la laisse », a-t-il ironisé à l'adresse de celui qui vient de le rayer du paysage politique niçois. Dernier pied de nez d'une élection riche en rebondissements.

Une campagne marquée par le trash et les coups bas

Les municipales de Nice ont été scrutées par la France entière, d'abord comme le laboratoire d'un nouveau monde politique où la droite s'inféode au Rassemblement national. Ensuite, parce que tous les coups, y compris les plus bas, ont été permis. Nice est devenue la capitale du spectacle politique.

L'affaire du « cochongate » résume l'atmosphère nauséabonde. Le 27 février 2026, Christian Estrosi découvre une grotesque demi-tête de cochon clouée aux grilles de sa résidence privée, accompagnée d'une étoile de David sur son portrait. L'enquête remonte rapidement à un start-upper de Los Angeles, un ex-barbouze de la DST et deux hommes de main. Bien que le procureur certifie qu'aucun lien direct avec le maire n'est établi, le mal est fait. La rumeur accuse son propre camp, évoquant une stratégie de victimisation désespérée pour ranimer une candidature en perte de vitesse.

La guerre fratricide entre « frères ennemis »

La haine recuite entre le « maître » et l'« élève » s'est exprimée sur tous les terrains. Sur les réseaux sociaux, un colistier d'Estrosi révèle : « On nous a demandé de faire une vraie campagne anti-Ciotti. Il fallait poster presque tous les jours contre lui, toujours l'appeler le candidat d'extrême droite. »

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Dans les quartiers, les affrontements sont tout aussi virulents. Fin novembre 2025, un apéro d'Éric Ciotti est annulé à la dernière minute dans un bistrot fermé pour « hygiène douteuse » par la Ville. Le candidat crie au sabotage, tandis que son rival publie des photos de cafards et de viandes périmées pour justifier la fermeture. « On n'a pas fermé le bar pour rien, mais on l'a bien fermé à ce moment-là à cause de la réunion de Ciotti », confie une source bien informée.

Ciotti porte également des coups mortels en débauchant des piliers du système Estrosi, comme Françoise Monnier, Catherine Moreau, Henry-Jean Servat, Jean-Pierre Rivère et Pierre Ippolito. Estrosi, de son côté, rallie à sa cause un ancien collaborateur de Ciotti, Benjamin Millo.

L'entre-deux tours et l'effondrement du camp Estrosi

L'entre-deux tours est sous haute tension dans le camp Estrosi. Le 16 mars au matin, sa garde rapprochée se réunit après les mauvais résultats du premier tour. « Tout le monde s'est disputé, Estrosi a hurlé sur Nofri, Dominique Estrosi-Sassone a dit ce qu'elle pensait au maire, qui l'a très mal pris », révèle un proche.

Certains imaginent sauver les meubles en demandant à Christian Estrosi de passer la main à la sénatrice, mais d'autres comprennent qu'il est trop tard. Cette option avait déjà été envisagée à plusieurs reprises, notamment en septembre, octobre et après l'affaire de la tête de cochon. « Depuis le début, Estrosi nous disait qu'il serait deuxième au premier tour, mais qu'il gagnerait au second. Il était persuadé que le front républicain lui permettrait de garder la mairie », grince une élue.

Malheureusement pour lui, Juliette Chesnel-Le Roux, la candidate écolo qualifiée avec 11,93 %, lui ferme la porte au nez. Pas de barrage, pas de salut. En face, Ciotti continue de labourer le terrain avec une patience de bénédictin, organisant quatre-vingts réunions « Tupperware » dans des appartements privés et serrant des milliers de mains.

Les urnes implacables et la défaite annoncée

Samedi 14 mars 2026, un orage s'abat sur Nice, noyant des dizaines de milliers de bulletins de vote transportés dans des camions à ciel ouvert. Le préfet doit réquisitionner les imprimeurs en pleine nuit pour sauver le scrutin. Le lendemain, les résultats sont sans appel : 30,92 % pour Christian Estrosi contre 43,43 % pour Éric Ciotti.

« Dès la mi-novembre, Anthony Borré, le directeur de campagne du maire, avait compris que c'était fini », partage un membre de l'équipe. Le 22 mars, la sentence est définitive : 48,54 % pour Ciotti, soit douze points d'écart. Christian Estrosi monte au pupitre, la gorge nouée, pour prononcer une allocution dont la dernière page a été oubliée à l'impression. « Le front républicain est mort et l'histoire se souviendra qu'il est mort à Nice », lâche-t-il.

Les grandes manœuvres de l'après-élection

Début avril 2026, les grandes manœuvres commencent à la Ville. Éric Ciotti organise sa garde rapprochée, faisant venir Christophe Picard au poste de directeur de cabinet et recasant ses attachés parlementaires. Sa ligne rouge ? Gaël Nofri, qu'il préfère garder dans l'opposition comme « bon faire valoir ».

Le nouveau maire attend son heure pour rallier à sa majorité certains anciens adjoints d'Estrosi, comme Pierre-Paul Léonelli, Philippe Pradal, Magali Altounian et Pierre-Marie Tardieux. « Tout est possible, parce que tout le monde a un prix, il faut juste trouver le bon », sourit un vieux briscard de la politique.

Cette campagne électorale à nulle autre pareille a donc profondément transformé le paysage politique niçois, marquant la fin d'une ère et le début d'une nouvelle, sous le signe d'une rivalité devenue légendaire.