Une réconciliation forcée sous haute tension
Pierre-Yves Bournazel et Rachida Dati ne s'étaient plus adressé la parole depuis des années. Leur dernière interaction remontait à 2024. Durant toute la campagne du premier tour des municipales, Bournazel avait martelé dans le Tout-Paris qu'il ne s'allierait jamais avec l'ancienne ministre de la Culture. Une question de principe, de dignité et de cohérence, tant leurs relations s'étaient dégradées.
Dans son livre La Bataille pour Paris (Plon), l'élu de droite modérée consacre un chapitre entier à son ancienne rivale. Il y raconte comment Dati a œuvré en sous-main en faveur d'Aymeric Caron pour lui faire perdre son siège de député dans le 18e arrondissement. « Le fiel et la menace, c'est ce qui définit notre relation depuis 2022 », écrit « PYB ».
L'appel inattendu après un score décevant
Dès dimanche soir, la politique a repris ses droits. Qualifiée au second tour avec un score modeste de 25,46 % et largement devancée par le socialiste Emmanuel Grégoire, Rachida Dati a mis ses rancœurs de côté. Elle a immédiatement téléphoné à Pierre-Yves Bournazel, qu'elle surnomme en privé « le bobo de la butte ». Lui était arrivé en quatrième position avec 11,34 % des voix. « Félicitations pour ton score », lui dit-elle. « Il faut qu'on se voie ! » L'agressivité habituelle avait soudainement laissé place à un ton plus conciliant.
À ce moment, Pierre-Yves Bournazel était plutôt décidé à maintenir sa liste. Ses colistiers étaient partagés, son équipe planchait sur les deux scénarios. Le candidat avait déjà échangé avec Édouard Philippe, le patron de son parti Horizons, et avec Gabriel Attal la veille du scrutin. Il accepta le rendez-vous avec sa concurrente, mais posa une condition préalable : « Je suis bien sûr ouvert à la discussion, mais, au préalable, j'exige une clarification vis-à-vis de l'extrême droite et donc de Sarah Knafo. »
Une pression maximale de tout l'appareil politique
Lundi matin, après une nuit courte, Bournazel continuait de jauger ses options. Il rappela Édouard Philippe pour préparer les négociations. Entre-temps, Philippe avait échangé avec Bruno Retailleau, Gérard Larcher, Emmanuel Macron… Tous les poids lourds de la droite s'immisçaient dans le dossier parisien, jusqu'à l'Élysée où le président ne se résolvait pas à voir perdre son ancienne ministre.
Jean-François Copé, réélu triomphalement à Meaux, jouait également les intermédiaires, tout comme Valérie Pécresse, patronne de la région Île-de-France. La pression pour une fusion était à son comble. « Édouard Philippe soupèse avec lui les deux hypothèses, le conseille sur la manière de faire, mais plutôt en mode “grand frère” », rapporta un colistier.
Des négociations tendues à la mairie du 7e
Les retrouvailles eurent lieu à la mairie du 7e arrondissement, chez Rachida Dati, lundi à midi. Pierre-Yves Bournazel était déterminé à fixer ses conditions avant toute alliance : clarification vis-à-vis de l'extrême droite, intégration de ses mesures pour la transformation écologique de Paris, son plan pour le périscolaire et la probité des élus. Il exigeait aussi un changement de ton dans la campagne. « Il faut que ce soit projet contre projet et pas procès contre procès », argumenta-t-il, lui qui n'avait pas hésité à pointer les démêlés judiciaires de Dati, qui comparaîtra fin septembre pour corruption et trafic d'influence.
Les pourparlers débutèrent en présence de conseillers des deux camps. Dati proposa neuf sièges de conseillers de Paris à Bournazel, dont la deuxième position sur la liste. Une offre politique en deçà des attentes de l'ex-député, qui constata rapidement que la discussion n'aboutissait à rien. Il finit par se lever et partir. « Je t'ai tendu la main, mais tu la rejettes. »
Le revirement de dernière minute devant France 2
Face à l'impasse des négociations et à la pression persistante de certains colistiers pour la fusion, les échanges reprirent entre émissaires. Dati libéra finalement onze places sur sa liste. L'heure tournait. Bournazel devait se rendre au 20 heures de France 2 pour annoncer son choix. La fusion fut actée, Dati s'en réjouit dans Le Figaro.
Au dernier moment, juste avant d'entrer sur le plateau, Pierre-Yves Bournazel changea brutalement d'avis. « En fait, je vais dire ce que je pense », dit-il à ses collaborateurs. « Je permets la fusion mais je n'y figurerai pas, parce que je n'ai jamais voulu y figurer. »
Il n'avait prévenu personne de ce revirement. Ni Édouard Philippe, ni Rachida Dati. « Pour moi, le chemin s'arrête […] Mon devoir s'arrête là. Il faut savoir en politique tourner une page. Une autre vie va commencer pour moi », expliqua-t-il face à Léa Salamé. « C'est son côté chiraquien qui a parlé. Celui de ne jamais s'allier à l'extrême droite. Il ne voulait pas trahir ses valeurs », témoigna un ancien colistier.
Les conséquences d'un choix assumé
Dans son équipe, beaucoup étaient en larmes quand il sortit du plateau. Lui paraissait aligné avec lui-même. « Il avait une incompatibilité avec elle. Il a fait ce qu'il a dit », loua un proche. Édouard Philippe pourrait quant à lui affirmer avoir joué l'union, quel que soit le résultat final.
« La fusion va procurer une dynamique », se réjouit Rachida Dati, de retour sur le terrain dès mardi. Peu importe que ce ralliement soit incomplet et que Bournazel ne fasse pas campagne pour elle : l'espoir de la droite se concentre sur le match serré face à Emmanuel Grégoire. Sarah Knafo s'est finalement retirée, appelant à la victoire de la droite.
Si Rachida Dati venait à perdre l'élection, elle n'aurait aucune excuse hormis son échec personnel. Quant à Pierre-Yves Bournazel, il a fait savoir qu'il allait désormais réfléchir à sa reconversion, perdant dans cette affaire son mandat parisien mais préservant, selon ses soutiens, ses principes politiques.



