Les compromissions politiques : un renoncement aux principes
La politique exige naturellement des compromis, mais elle devrait toujours réprouver la compromission. Les alliances conclues entre la gauche républicaine et La France insoumise à Toulouse, Lyon, Nantes, Limoges et Brest, c'est-à-dire pratiquement partout où cela semblait utile électoralement, à l'exception notable de Marseille et Paris, suscitent moins une indignation bruyante qu'une profonde tristesse.
Les déclarations fermes des dirigeants socialistes à l'encontre du parti de Jean-Luc Mélenchon, prononcées au soir du premier tour des élections municipales, laissaient pourtant espérer un sursaut moral. Il n'en a finalement rien été, et ce constat est amer.
Le prix de la dignité perdue
Comme on se serait réjoui d'une vigueur républicaine retrouvée chez les partis héritiers de Jean Jaurès et de Léon Blum ! Comme on aurait aimé que des femmes et des hommes politiques soient encore capables de dire « non », sans calculer immédiatement le coût électoral de leur intégrité.
Ils auraient certes perdu des villes, c'est une évidence, mais ils auraient aussi éprouvé la satisfaction de renouer avec la part la plus noble de leur métier : celle du respect des principes. En politique, il ne faut pas trop de principes, mais s'ils viennent à disparaître complètement, alors cette profession se réduit à un petit commerce sordide : une voix électorale échangée contre une flatterie. Quel bonheur peut-on véritablement trouver à triompher en utilisant l'aspect le plus mesquin de sa profession ?
Une gauche sous influence inquiétante
Une fois les déceptions initiales passées, une analyse s'impose. La France insoumise n'a pas réellement progressé depuis 2024 et les dernières élections européennes, mais elle a résisté, malgré les ressorts antisémites perceptibles dans certains de ses discours, la brutalité récurrente de son ton et son absence manifeste de courtoisie envers ceux qui osent la contredire, de près ou de loin.
Comment en est-on arrivé à cette situation, à cette « nouvelle France » dont parlent les Insoumis ? Comme si, pour eux, la France avait besoin de créer un pays parallèle pour continuer d'exister, un espace où l'universalisme républicain aurait cédé le pas au communautarisme le plus rudimentaire.
Le basculement progressif des banlieues
Dans son ouvrage récent, Nous vivions côte à côte (Fayard), le journaliste Alexandre Devecchio dépeint avec une nuance remarquable le basculement sociologique et culturel des banlieues. En revenant sur sa jeunesse à Épinay et ses années de lycée à Saint-Denis, il décrit un communautarisme grandissant, soigneusement organisé et diligenté par des politiciens opportunistes depuis, grosso modo, les événements du 11 septembre 2001.
Saint-Denis, ville devenue symbole du triomphe des Insoumis lors des élections municipales, fut longtemps dirigée par un maire communiste charismatique, Patrick Braouezec. La ville des rois de France était devenue la ville des ouvriers, et cela fonctionnait. Depuis, à l'image du département de la Seine-Saint-Denis auquel elle appartient, la France a perdu des batailles symboliques fondamentales.
Alexandre Devecchio écrit avec lucidité : « Sur fond de désindustrialisation et de concentration de populations étrangères venant se substituer au peuple ouvrier historique sur lequel s'appuyait le Parti communiste, ce dernier a perdu la bataille culturelle et politique, renonçant d'abord à ses fondamentaux laïques, avant d'être tout simplement surclassé par l'islam. La Seine-Saint-Denis ne compte plus que 27 permanences communistes contre 82 mosquées. La banlieue rouge est devenue verte. »
Ce constat est sévère, mais cette transformation profonde n'est pas le fruit d'un pouvoir magique. Elle résulte d'une lâcheté initiale, d'un abandon progressif des principes, puis d'une opportunité électorale finalement saisie. L'opportunité de renoncer à l'idéal républicain, à sa présence concrète sur le terrain, à ses discours exigeants, à tout ce qu'il implique comme contraintes et difficultés assumées.
Clientélisme et aveuglement stratégique
Les Insoumis poursuivent un objectif clair : déterminer les contours d'une société post-universaliste. Face à cet idéal républicain, certains acteurs politiques ont préféré le clientélisme induit par des accommodements déraisonnables avec les franges les plus radicales de l'islam politique. Au début, cela semblait anodin, puis la situation est devenue grave.
Être sensible à la souffrance du peuple palestinien est une chose moralement défendable. Importer un conflit international auquel la France n'est pas directement partie prenante pour en faire un critère déterminant de politique intérieure en est une autre, bien plus problématique. Qui peut sincèrement s'étonner, dans ces conditions, de la recrudescence et de l'explosion des actes antisémites ? À quoi cette rhétorique inflammatoire pouvait-elle mener, sinon au rejet et à la violence ?
Là encore, on aurait pu en rester à ce stade, mais non. La dernière étape, prévisible et logique dans une spirale de cynisme, a été d'instrumentaliser l'antisémitisme à des fins purement politiques. De le récupérer, de l'employer stratégiquement en feignant de croire qu'on pouvait diffamer les Juifs sans leur faire de mal concret. La boucle infernale était ainsi bouclée.
Une faillite collective aux multiples visages
Le conflit israélo-palestinien n'est pas la seule manifestation de cette disharmonie sociale grandissante. L'école républicaine, lieu où des professeurs sont désormais physiquement menacés et parfois tués, a elle aussi subi renoncement sur renoncement. Des signaux faibles auraient pu alerter les responsables, ils ont été systématiquement ignorés ou minimisés.
Le témoignage d'Alexandre Devecchio, alors élève en 2001 au lycée Suger de Saint-Denis, reste particulièrement éloquent à ce sujet : « Le 14 septembre, la consigne ministérielle d'observer une minute de silence à la mémoire des victimes des attentats ne sera pas appliquée au lycée Suger. Pour le chef d'établissement, il était préférable de ne pas prendre le risque de susciter de nouveaux incidents susceptibles de dégénérer. »
Les exemples concrets, chiffrés et mesurés de ce basculement sociétal ont été documentés et rapportés à maintes reprises depuis plus d'une décennie. Désormais, la seule question qui vaille est la suivante : pourquoi un parti flirtant aussi ouvertement avec l'antisémitisme n'est-il pas sanctionné dans les urnes par les électeurs ? La réponse est malheureusement simple : cela ne dérange pas suffisamment son électorat cible. Ce simple fait suffit à qualifier ce phénomène d'échec collectif et sociétal profond.
La responsabilité historique de la gauche républicaine
Quant au Parti socialiste et à ses alliés traditionnels, désormais prêts et déterminés à passer outre les dérives antisémites pour sceller des alliances électorales, c'est devant leur propre conscience qu'ils devront un jour rendre des comptes. Si ces alliances produisent effectivement des victoires électorales à court terme, elles porteront aussi leur part d'abjection morale.
Eh bien soit, qu'ils les prennent et les gardent, ces villes remportées dans le déshonneur des principes abandonnés. Et puisqu'à la fin, seule l'élégance du courage politique compte vraiment, gloire soit rendue à ceux qui n'ont pas failli à leur devoir de Français, comme Emmanuel Grégoire et Benoît Payan, qui ont su dire non au prix de risques électoraux certains.



