Jamais l'offre politique n'a semblé aussi abondante. Ils sont aujourd'hui au moins quarante femmes et hommes politiques qui envisagent de se porter candidats à l'élection présidentielle de 2027. Les nuances sont nombreuses : il y a les déclarés, les probables, les « je n'exclus rien », les « je me sens prêt », les « je serai candidat, mais seulement dans le cadre d'une primaire », les people, les improbables… Autant de candidatures qui traduisent des appétits politiques aiguisés.
Un nombre de candidats historiquement élevé
Historiquement, le nombre de candidatures à la présidentielle, un an avant le scrutin, a souvent été assez élevé, entre la vingtaine et la quarantaine. Rien d'exceptionnel, en apparence : déclarer sa candidature, c'est exister médiatiquement et, demain, négocier politiquement son désistement. Mais l'enjeu, pour 2027, ne se cache pas dans le nombre de prétendants qui se rêvent candidats aujourd'hui… mais de ceux qui le seront officiellement demain. Et, de ce point de vue, certains signaux convergent : le record de 2002 (seize candidats) pourrait tomber.
L'affaiblissement des partis en cause
Cet émiettement des candidatures n'a rien d'un hasard. Il est le signe d'une désorganisation du système, « de l'affaiblissement des partis politiques, souligne Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. Ils attirent moins de militants qu'il y a quinze ou vingt ans, ont une capacité programmatique plus faible, ont davantage de mal à se différencier ». La concurrence ne se joue plus seulement entre partis, mais en leur sein : Guedj/Vallaud/Faure/Hollande (PS), Attal/Philippe/Darmanin (bloc central), Retailleau/Bertrand/Lisnard/Barnier (LR), etc. « Pour l'élection présidentielle, centrée sur l'idée qu'une personne s'adresse au pays, les partis ont perdu la capacité à obtenir la discipline de leurs dirigeants autour d'une candidature unique et incontestée. » À droite, par exemple, les éléphants des Républicains ne se sont pas tous rangés comme un seul homme derrière Bruno Retailleau, après sa désignation par les militants LR.
2027, une rupture institutionnelle
Cette dynamique est d'autant plus forte que 2027 marque une rupture institutionnelle : pour la première fois depuis 1995, le président sortant ne peut se représenter, puisqu'Emmanuel Macron ne peut briguer un troisième mandat d'affilée. De quoi aiguiser les appétits de son camp. « La situation libère de la place au centre gauche et au centre droit, et accentue la compétition à l'intérieur de ces deux segments d'électorat. » D'autant plus dans un scrutin qui a toujours valorisé la rencontre entre un homme ou une femme et le peuple. Le cas d'Emmanuel Macron en 2017, élu sans mandat électif préalable, renforce chez certains candidats le sentiment de pouvoir, eux aussi, créer la surprise, avec une trajectoire d'émergence rapide.
Le spectre de 2002 à gauche
À gauche, le spectre de 2002 (huit candidats de gauche et Lionel Jospin éliminé par surprise au premier tour) est dans toutes les têtes. Même peur à droite. Face à l'incapacité des partis à faire le tri, une seule réponse : les primaires. Elles ont effectivement permis de clarifier les lignes et de désigner des candidats uniques dans des configurations très concurrentielles. Pour l'élection de 2012, ils étaient quinze prétendants socialistes ; après la primaire citoyenne de 2011, il ne reste que François Hollande, finalement élu. Même chose pour la primaire de la droite et du centre de 2016, où François Fillon finira par émerger, parmi la vingtaine de potentiels candidats.
L'ambivalence des primaires
Mais leur efficacité reste ambivalente. En 2017 comme en 2022, les candidats issus de ces processus n'ont pas réussi à rassembler au-delà de leur base. Aujourd'hui, François Ruffin évoque « une primaire de la gauche qui aille de Poutou à Hollande ». Marine Tondelier, qui en a fait son cheval de bataille, parle d'une nécessité « impérieuse ». « Face à la caste, organisons une primaire ouverte », défend David Lisnard. Si les primaires ont pour effet de structurer et réduire les candidatures, nombreux sont ceux à refuser l'exercice : Raphaël Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon, les mieux placés à gauche dans les sondages, sont catégoriques. « Le principe des primaires n'a jamais fait l'objet d'un consensus, rappelle Bruno Cautrès. Pourquoi risquer de perdre une légitimité déjà acquise dans une procédure incertaine ? Certes, les partis politiques ont fait un gros progrès : aujourd'hui, plus aucun parti ne désigne son chef par un vote d'un bureau politique. Mais dès qu'un leader est désigné par un vote des militants, ça renforce la crédibilité de ce leader pour être candidat à l'élection présidentielle. Dans les formations politiques, l'élection présidentielle attise les concurrences individuelles », explique encore le politologue. Surtout, elles reposent sur une illusion : transformer des rivalités profondes en unité artificielle en quelques semaines de campagne interne. En 2017, le frondeur Benoît Hamon, candidat désigné par les militants socialistes, ne sera jamais soutenu par les caciques du parti et restera minoritaire dans son propre camp. Les cas du NFP et de la Nupes, alliances des partis de gauche aux législatives de 2022 et 2024, ont aussi montré que l'union à tout prix n'efface pas les divergences programmatiques. Les primaires, paradoxalement, accentuent les divisions. Croire qu'en 2027, un socialiste se rangera derrière un insoumis (et inversement) relève du fantasme militant.
Des candidats fragilisés par les primaires
« Il n'y a guère qu'une vraie réussite de la primaire en France, qui est François Hollande », rappelle Bruno Cautrès. Depuis, elles ont surtout désigné des candidats fragilisés, incapables de rassembler au-delà de leur base : Benoît Hamon donc en 2017, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse et Christiane Taubira en 2022. À droite, nombreux sont ceux à plaider pour une primaire « sauvage » : les sondages comme juge de paix, et le mieux placé bénéficiera du désistement des autres. Mais « que les partis politiques soient amenés à s'en remettre à des primaires ou à des sondages traduit quand même leur affaiblissement, estime l'expert. Habituellement, le processus de sélection des candidats, y compris à la présidentielle, est une de leurs fonctions les plus importantes ».
À qui profite le désordre ?
À qui profite donc le désordre ? À ceux qui n'en ont pas. Aux blocs déjà structurés : Jean-Luc Mélenchon à l'extrême gauche, le tandem Marine Le Pen/Jordan Bardella à l'extrême droite, qui avancent sans concurrence interne majeure, pendant que les autres, plus fragmentés, s'épuisent à se départager. L'enjeu, pour les autres partis, est de retrouver la capacité à produire du sens collectif. Sans cela, le risque est de réduire l'élection à une juxtaposition d'ambitions individuelles, loin des attentes sociales. « Par rapport à cette période anxiogène, source d'inquiétude, voir des batailles de chefs qui sont motivées par des questions d'ambition personnelle peut apparaître dérisoire. Les candidats doivent donner une dimension de contenu programmatique à leur candidature. Sinon, ce sera très négativement perçu. »
Lors d'une conférence de presse à l'Élysée, le 15 mai 1962, Charles de Gaulle : « Ce qui est à redouter, à mon sens, après l'événement dont je parle [sa disparition, NDLR], ce n'est pas le vide politique, c'est plutôt le trop-plein ! » Un avertissement qui sonne aujourd'hui comme un diagnostic.



