Julie Rechagneux, l'incarnation d'une extrême droite ripolinée à Bordeaux
Pur produit des années de dédiabolisation du parti lepéniste, l'eurodéputée et candidate du Rassemblement national aux municipales de Bordeaux, Julie Rechagneux, impose un style sans tapage mais percutant. Malgré quelques accrocs notables, cette jeune femme de 30 ans, sur qui tout semble glisser, incarne une nouvelle génération de militants RN.
Une candidate qui court les débats et distribue des tracts
Julie Rechagneux court les débats locaux, se prête au jeu du portrait dans la presse nationale, et pas seulement de droite. Elle reconnaît une prédilection pour la distribution de tracts place de la Comédie, le samedi matin. Pourtant, il est encore des Bordelais pour ne pas la connaître. La preuve avec ce colistier de Thomas Cazenave qui a récemment republié un post Facebook de l'intéressée sur l'état des trottoirs. Gaffe anecdotique, mais révélatrice.
Bordeaux, terre de conquête pour le RN
Bordeaux reste une terre de conquête pour le Rassemblement national. Marine Le Pen y a glané 8,52% des voix au premier tour de la présidentielle 2022. Le chirurgien-dentiste Bruno Paluteau, tête de liste à l'élection municipale 2020, n'avait pas fait mieux que 3,26%. Un ravalement de façade, une mandature plus tard.
Si Paluteau est de la partie, Julie Rechagneux, Clermontoise de naissance, porte ici-bas un parti lepéniste sourcilleux. Elle saute la thématique de l'immigration, « en décalage avec les municipales », tranche-t-elle. Elle préfère enfoncer le clou sur la sécurité, mais aussi parler grand contournement, « remobilisation » des agents territoriaux sur la section investissement du budget, source d'économies « drastique », prix de la cantine, plan de circulation « repensé » ou encore « création de pépinières métropolitaines ». « Je suis étonnée que Pierre Hurmic n'y ait pas pensé », lance-t-elle.
Débarrassée des oripeaux de l'extrême droite traditionnelle
Ainsi débarrassée des oripeaux du parti d'extrême droite, appliquée mais pas scolaire, Julie Rechagneux en avait imposé lors du tout premier débat des municipales, organisé par Sud Ouest à l'automne dernier. Elle mettait notamment dans la balance les « mesurettes écologistes de Bordeaux » et la « pollution sur la rocade », où transitent chaque jour « 250 000 véhicules dont 15% de trafic international de marchandises qui passe sans payer de supplément ».
« Elle déroule, habilement, et avec aplomb : elle risque de marquer des points », prédisait un observateur de gauche. Rechagneux, ou l'incarnation d'une extrême droite ripolinée, qui ne laisse donc aucune prise ?
Des liens passés avec l'ultra-droite qui collent aux semelles
L'eurodéputée le sait bien, il lui colle pourtant aux semelles une photo de 2016, du temps où elle était secrétaire départementale du Front national de la jeunesse (FNJ). Reprise sur le site d'information Streetpress, cette photo témoigne d'accointances avec l'ultra-droite, en l'occurrence Bordeaux nationaliste, un groupuscule néofasciste local dissous en 2023.
« Des militants du FNJ qui avaient une double appartenance », défend-elle, reconnaissant en creux la capillarité du parti lepéniste avec les franges les plus radicales. « Tous ces liens qui ont pu exister n'existent plus. Si des gens sont sur une ligne racialiste, à chaque fois, on les exclut. Et, d'ailleurs, ces gens ne viennent plus ».
Repérée dans des groupes Facebook problématiques
Début janvier, à nouveau repérée, entre autres élus RN, par le site Les Jours, parmi les profils de « Résistance patriote !!! », un groupe Facebook privé qui laissait libre cours à des messages racistes ou antisémites, l'intéressée en soupire, assurant « n'avoir jamais rien posté ». Julie Rechagneux n'a pas attendu cette dernière salve pour effacer son historique de publications de 2013 à 2016, lasse, dit-elle, d'imaginer « des journalistes qui veulent tout vérifier ».
« Je ne me considère pas comme conservatrice »
Elle va plus loin, opposant la « petite vie bien peinarde » de militants d'ultra-droite, « qui passent leur week-end derrière leur écran ou une série Netflix », à la sienne, tout entière dévouée à la cause de son parti : « Je donne l'intégralité de ma vie, c'est plus courageux d'être candidat du RN que d'être dans un groupuscule ».
Et de réfuter au passage le terme d'extrême droite : « Dépassé, plus personne ne pense ça ». Réactionnaire, a minima conservatrice ? Encore raté. « Sur les sujets sociétaux, on a une liberté totale », observe-t-elle, citant la constitutionnalisation de l'IVG ou le droit à l'aide à mourir. Et au-delà, « on veut envoyer tout valser : je ne me considère pas comme conservatrice ».
Un engagement qui remonte aux années lycée
Julie Rechagneux n'en a pas moins un avis sur la mort de Quentin Deranque, à Lyon, toujours précautionneux. « C'était couru d'avance, entre deux jeunesses qui se radicalisent », avec un mot pour cette ultra-gauche « dans la déshumanisation de l'adversaire politique ». Elle se reconnaît tout de même dans les appellations « identitaire », « sans qu'on ait besoin d'opposer l'identité française à d'autres », modère-t-elle, et surtout « populiste ».
« Les choses changent, mais c'est un parti très populaire. J'y ai rencontré des gens adorables, parfois des cabossés de la vie. Mon engagement, c'est de défendre ces gens-là ».
Une inclinaison à l'extrême droite qui remonte aux années lycée, à Clermont-Ferrand. « Ma révolte intérieure », dit-elle. « C'est plus sain que d'être macroniste à 18 ans, non ? » En 2013, du haut de ses 17 ans, Julie Rechagneux, enfant de la « classe moyenne », adhère au Front national, entraînant son entrepreneur de père, « électeur UMP classique », dans son sillage.
Un parcours politique bien tracé
« Le responsable départemental n'avait pas de tête de liste à Clermont-Ferrand… » Bombardé en première position, Antoine Rechagneux a sa fille pour directrice de campagne. Résultat : 12,7% aux municipales de 2014. Il se distingue, dès l'année suivante, par son appel à voter… Laurent Wauquiez aux régionales, et en sera quitte pour une exclusion du FN.
Étudiante en droit à Bordeaux, elle qui voulait « être avocate » devient collaboratrice de Jacques Colombier, vénérable leader du FN girondin, à la Région et obtient son master en droit public aux rattrapages. Son chemin est tout tracé.
De Lormont à Bordeaux
Là voilà, par le truchement de sa vie personnelle, glisse-t-elle, et non pour cause de stratégies d'implantation, tête de liste à Lormont, aux municipales de 2020. 20,5% et trois élus à la clé : elle y fait ses armes. « Elle n'aura fait que passer par Lormont », ironise Jean Touzeau, le maire PS depuis 1995, qui ne se représente pas.
« Elle était dans un parcours de politique nationale, le territoire était un simple point d'appui », poursuit-il, peu amène devant « la stratégie de parachutage du RN sur des territoires où des questions d'immigration et de sécurité sont mises en débat pour engranger le plus de fractures possibles ».
Touzeau reconnaît toutefois, dans « la démarche de banalisation » du RN, un « gros travail de formation par rapport au FN ». Pour sa « troisième municipale », comme elle dit, Julie Rechagneux pourra le prendre comme un compliment.



