Le duel fratricide qui empoisonne la campagne niçoise
Depuis près d'une décennie, une rivalité politique intense façonne le paysage de la Côte d'Azur. En mars prochain, lors des élections municipales, cette opposition historique trouvera son épilogue dans les urnes de Nice, où s'affrontent le maire sortant Christian Estrosi (Horizons) et le député Éric Ciotti (Union des droites pour la République).
Des alliés devenus ennemis jurés
L'histoire de ces deux figures de la droite est connue de presque tous les Niçois. En 1988, Éric Ciotti devient le collaborateur de Christian Estrosi. Leur parcours politique se développe alors en parallèle et en complémentarité : l'un à la mairie, l'autre au département. Puis survient la rupture définitive. Christian Estrosi se rapproche du camp d'Emmanuel Macron et rejoint Horizons, le parti d'Édouard Philippe. Éric Ciotti, quant à lui, devient président des Républicains avant de fonder son propre mouvement, l'UDR, allié du Rassemblement national.
« Ils viennent du même parti, du même creuset. Ce sont les mêmes générations, les mêmes implantations… Ce sont des frères ennemis qui ont pris des options différentes au fil des années », analyse Virginie Martin, politologue et enseignante à Kedge Marseille.
Un climat de campagne délétère
Les tensions entre les deux camps sont palpables et se manifestent par :
- Des accusations mutuelles d'inéligibilité
- Des coups bas lors d'événements de campagne
- Des invectives répétées sur les réseaux sociaux
- Des plaintes déposées entre collaborateurs
La semaine dernière, un collaborateur du député ciottiste Bernard Chaix a porté plainte contre Pierre-Paul Leonelli, adjoint de Christian Estrosi, pour des menaces réitérées de violences. Cet incident fait suite à une altercation en marge de la manifestation des policiers fin janvier.
Dès décembre, le préfet des Alpes-Maritimes, Laurent Hottiaux, avait pourtant lancé un appel « au calme et à la sérénité ». Le Club de la presse des Alpes-Maritimes a également fait signer aux journalistes et aux candidats une charte de bonne conduite, dans l'espoir d'apaiser la situation. Ces efforts sont restés vains.
Lassitude et exaspération des Niçois
« C'est une rivalité un peu stupide qui prend trop de place », déplore Hélène, assise sous le soleil sur la Promenade des Anglais. « Ça prend des proportions… On a l'impression qu'ils sont prêts à se tirer dessus », abonde son amie Geneviève, résidente depuis plus de cinquante ans.
Les deux Niçoises, bien que satisfaites du bilan du maire sortant, s'agacent de cette « histoire personnelle qui a dégénéré ». William, 25 ans, rencontré avec son ami Dorian, confirme cette lassitude : « C'est dommage de réduire le débat politique à une embrouille entre deux personnes. Ce même duo ne laisse pas la place à une troisième voie. »
Dorian, plus provocateur, ose une hypothèse : « C'est un petit jeu entre eux. Je suis sûr que dans le fond, ils s'apprécient. »
Les camps s'affrontent malgré les appels à l'apaisement
Christelle d'Intorni, députée UDR de la 5e circonscription des Alpes-Maritimes et porte-parole de la campagne d'Éric Ciotti, tente de minimiser les tensions : « On essaie de dépasser ce duel fratricide. Cette ambiance tendue est regrettable, ce n'est pas comme ça que l'on fait de la politique. »
Pourtant, elle reconnaît que la rivalité affleure constamment et affirme avoir régulièrement eu des « remontées » de pressions, notamment concernant des agents municipaux qui seraient « interdits de la saluer ». Elle fustige Christian Estrosi : « Les gens ne supportent plus d'être pris pour des imbéciles. Il n'a pas de ligne de conduite, pas de colonne vertébrale. »
De son côté, l'édile sortant assure vouloir rester « au-dessus de la mêlée ». « Je ne me soucie pas des autres », insiste Christian Estrosi, qui participe à une soirée autour de ses propositions pour la jeunesse, baptisées « Nice Next Gen ». Plus d'une centaine de personnes sont rassemblées pour l'occasion.
« J'ai voulu une campagne heureuse », sourit-il en balayant la rue du regard. « Je la vis de manière détendue à chaque instant. » Sur l'estrade, son adjoint Graig Monetti lance cependant un petit tacle à l'adresse du camp adverse : « Nous sommes entrés dans cette campagne avec des idées, des projets pendant que certains préfèrent, on le sait, la polémique sans lendemain. »
La guerre des clans, malgré les déclarations d'apaisement, n'est jamais bien loin. Les Niçois devront choisir entre ces deux figures historiques, mais aussi parmi d'autres candidats : Juliette Chesnel-Le Roux (PS, PCF, EELV), Mireille Damiano (« Nice Front Populaire »), Nathalie Dloussky (Ensemble pour la grandeur de la France), Céline Forjonnel (liste citoyenne), Hélène Granouillac (écologiste) et Cédric Vella (Reconquête !).



