Zelensky à Sciences Po Paris : un discours solennel sur la guerre et la paix juste
Devant le 27 rue Saint-Guillaume, ce vendredi 13 mars, la météo est décourageante avec des giboulées persistantes. Cependant, cela n'a pas suffi à dissuader les centaines d'étudiants qui patientaient, emmitouflés dans des k-way ou abrités sous des parapluies, devant Sciences Po Paris. « Sur notre site, les places disponibles sont parties en seulement deux minutes », se réjouit une collaboratrice de l'établissement, tandis qu'un chien démineur inspecte méthodiquement les effets des journalistes accrédités.
Un dispositif de sécurité impressionnant
Avec ses vigiles imposants et ses portiques de sécurité, la « péniche », ce hall vaste comme deux terrains de tennis qui constitue le cœur de l'institution, ressemble à une forteresse miniature. Pour qui un tel déploiement ? Pour Volodymyr Zelensky ! En visite à Paris après un entretien avec Ouest France et une rencontre avec Emmanuel Macron, le président ukrainien en guerre a accepté de dialoguer avec des étudiants.
Sur la scène de l'amphithéâtre Émile Boutmy, Luis Vassy, directeur de Sciences Po depuis 2024, accueille Zelensky aux côtés d'Arancha González, ancienne ministre espagnole dirigeant l'École des relations internationales. « D'ici trois mois, la durée du conflit en Ukraine sera équivalente à celle de la Première Guerre mondiale », commence Vassy, après un mot de bienvenue en ukrainien.
Les valeurs et le prix de la liberté
« Il n'y a pas d'honneur sans liberté et il n'y a pas de liberté sans courage », poursuit le directeur, dans une introduction rappelant son récent entretien au Point. Le ton solennel est donné. « Préférez-vous que je vous parle anglais ou ukrainien ? », demande Zelensky, visiblement heureux d'être présent. C'est sa seizième visite en France, et la douzième depuis le début de la guerre.
La conversation, soigneusement préparée avec des questions d'étudiants, débute par l'évolution de l'Ukraine. « La guerre nous a obligés à nous concentrer sur les valeurs principales », témoigne Zelensky. « La démocratie et le droit des peuples ne sont pas acquis. L'Ukraine a payé un prix très élevé pour les défendre. »
La quête d'une paix juste
Deuxième thème, typique d'une dissertation à Sciences Po : que signifie la « paix juste » ? « Nous sommes dans une longue guerre que la Russie ne veut pas terminer », répond-il. « Personne ne s'attend à de la justice de leur part. La justice, ce n'est pas une question de kilomètres carrés ; c'est la lutte pour les gens, leurs familles, leurs maisons. Quand on leur prend ça, on leur prend tout ! »
« Aujourd'hui, nous n'avons peut-être pas assez de force pour chasser les Russes, mais il faut trouver les forces pour terminer cette guerre justement », estime-t-il. Comment ? « Il faudra que les criminels de guerre paient. La justice ne viendra pas immédiatement après un cessez-le-feu, car les crimes ne seront pas punis aussitôt. Le temps judiciaire est long, comme avec les procès des Nazis ; la paix juste prend du temps. »
Les défis géopolitiques et les drones iraniens
Zelensky aborde ensuite les conséquences des tensions au Proche-Orient. « L'attention du monde se déplace vers cette région, ce qui n'est pas très bon pour nous. Par exemple, nous avons besoin de missiles Patriot, qui sont en quantité limitée, pour défendre notre ciel. » Il critique aussi la levée de sanctions sur les hydrocarbures russes par les États-Unis, estimant que cela avantage Moscou.
Son pays a déployé des experts dans le Golfe pour contrer les drones Shahed iraniens. Zelensky alerte : « Ces drones, faciles à fabriquer et létaux, sont une menace mondiale. Aujourd'hui, ils volent sur 3 000 à 5 000 km ; bientôt, ce sera 10 000 à 12 000 km. L'Ukraine en reçoit 300 à 500 par jour ! La guerre n'a plus de distance, aucun continent n'est à l'abri. Les pays nucléaires comme la Russie sont dangereux, car les drones peuvent porter des armes nucléaires. »
Les relations avec la France et la résilience ukrainienne
Interrogé sur une possible alternance politique en France en 2027, Zelensky répond prudemment : « Quel que soit le président élu, nous devrons établir le dialogue. Nous avons de très bonnes relations avec la France. Je ne suis pas certain qu'on puisse faire en sorte qu'Emmanuel continue, mais nous ferons tout pour maintenir cette relation. »
Sur la continuité de l'État ukrainien, il explique : « Pendant les deux premières années, tout le budget est allé à l'armée. Nous ne pouvions pas entretenir les routes. L'hiver, il a fait jusqu'à -28°C. Nous avons reconstruit notre sécurité énergétique. Maintenant, nous construisons des hôpitaux sous terre et faisons l'école dans le métro. Chaque station est une école, car les enfants doivent étudier et les parents travailler. »
Un regard sévère sur la Russie
Concernant les Russes, Zelensky se montre sans illusion : « Il n'y a aucun intérêt à s'adresser à eux aujourd'hui. Poutine a été leur choix ; ils ont voté pour lui pendant des années. Il a créé un pays de la désinformation. Les gens ont fermé les yeux. Être libre ou pas, c'est une question de choix. Certaines personnes emprisonnées sont plus libres que des millions de Russes. »
La rencontre se termine sous les applaudissements et des cris de « Gloire à l'Ukraine ! » des étudiants, marquant un moment fort d'échange et de réflexion sur les enjeux internationaux.



