Une déclaration qui fait polémique au sein de l'Union européenne
Prononcée dans le contexte tendu de la deuxième semaine du conflit au Moyen-Orient, la phrase d'Ursula von der Leyen a créé de vifs remous, troublant un peu plus la relation déjà complexe entre la présidente de la Commission européenne et la diplomatie du Vieux Continent. Alors qu'elle s'exprimait lundi lors de la conférence annuelle des ambassadeurs de l'Union européenne à Bruxelles, l'Allemande a notamment déclaré que "l'Europe ne peut plus être la gardienne de l'ancien ordre mondial, d'un monde qui a disparu et qui ne reviendra pas".
Une vision perçue comme un renoncement aux principes
Puis elle a précisé sa pensée en affirmant : "Nous défendrons toujours le système fondé sur des règles que nous avons contribué à construire avec nos alliés, mais nous ne pouvons plus le considérer comme le seul moyen de défendre nos intérêts ni supposer que ses règles nous mettront à l'abri des menaces complexes auxquelles nous sommes confrontés." Ces propos ont été interprétés par certains comme une forme de renoncement à la proéminence des règles de droit, au nom de la realpolitik, risquant d'inciter les Européens à fermer les yeux sur les violations du droit international.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, virulent opposant à la campagne militaire israélo-américaine, l'a assurément interprété en ce sens. "Le dilemme ne concerne pas l'opposition entre un ordre ancien et un ordre nouveau, mais entre un ordre international et un désordre international", a-t-il déclaré au journal El Diario. "Le monde change, mais les valeurs et les principes de l'UE ne doivent pas changer."
Des accusations d'outrepassement de compétences
Le président du Conseil européen, le Portugais Antonio Costa, a lui aussi tenu des propos critiques, déclarant aux ambassadeurs qu'un "monde multipolaire exige des solutions multilatérales (...) Nous devons défendre l'ordre international fondé sur des règles. Nous devons faire respecter les principes inscrits dans la Charte des Nations unies, tels qu'ils sont décrits dans nos traités."
Ursula von der Leyen s'est également vue accuser d'outrepasser ses compétences, et notamment de rogner sur celles de la diplomate en chef de l'UE, l'Estonienne Kaja Kallas. "Elle n'a pas de service diplomatique, s'exprime sans mandat ni briefing des services de renseignement", a notamment cinglé l'eurodéputée française Nathalie Loiseau auprès de Politico. "Ses propos n'ont aucune valeur au-delà de sa déclaration personnelle."
Une série de contentieux diplomatiques
Ces déclarations s'inscrivent dans une série de contentieux entre la présidente de la Commission et les chefs de gouvernements de l'Union quant à ses empiétements diplomatiques. Récemment, il lui a été reproché :
- De vouloir accélérer la procédure d'adhésion de l'Ukraine à l'UE
- D'envoyer une observatrice au controversé Conseil de la paix de Donald Trump
- D'approuver la politique du changement de régime en Iran menée par Washington et Tel-Aviv
Et donc de se positionner comme l'égal des chefs d'État ou de gouvernement de l'Union. Thierry Breton, ancien commissaire au Marché intérieur, aux relations glaciales avec l'Allemande, s'est ainsi fendu d'un long article sur les réseaux sociaux, écrivant notamment : "Lorsque la Commission se comporte comme un acteur diplomatique autonome, doublant ou contredisant le message des chefs d'État et de gouvernement, elle affaiblit la voix européenne."
Un rétropédalage stratégique
Les critiques ont été telles qu'Ursula von der Leyen a effectué une forme de rétropédalage mercredi, dans un discours devant le Parlement européen à Strasbourg. "Voir le monde tel qu'il est ne diminue en rien notre détermination à lutter pour un monde tel que nous le voulons (...) Notre engagement inébranlable en faveur de la paix, des principes de la charte des Nations unies et du droit international est aussi essentiel aujourd'hui qu'il l'était lors de notre création."
La cheffe de l'exécutif en a profité pour inviter à une réflexion plus générale sur les règles de l'UE en matière de politique étrangère, et notamment sur le principe de l'unanimité, qui la rend si vulnérable aux vétos. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban est coutumier de la procédure, qui bloque actuellement un prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine. Une façon habile d'élargir le débat, et de revenir à une position plus consensuelle au sein des institutions européennes.



