Un ambassadeur atypique dans le paysage diplomatique bruxellois
Bien que ses cartons ne soient déballés que depuis quatre mois et demi à Bruxelles, Andrew Puzder affirme avoir l'impression de vivre dans la capitale européenne "depuis quatre ans et demi". L'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne multiplie les déclarations publiques sur les "relations merveilleuses" qu'il aurait développées, tout en adoptant un style diplomatique pour le moins singulier.
Un double jeu entre apparences et réalité
Devant les caméras, le néodiplomate affiche une tape dans le dos facile et des compliments permanents. Cependant, en coulisses, c'est un tout autre langage qui prévaut, fait de phrases coup de poing et d'insultes qui contrastent fortement avec les usages diplomatiques traditionnels. Cette dualité caractérise son approche depuis son arrivée à Bruxelles.
Lors du prestigieux gala annuel de Politico le 11 décembre dernier, Andrew Puzder incarne parfaitement cette ambivalence. Alors que son patron Donald Trump remporte le prix de la personnalité la plus influente de l'Union européenne - quelques jours après avoir qualifié les dirigeants européens de "faibles" et l'Europe de "groupe de pays décadents" - l'ambassadeur tente de relativiser ces propos en public.
Une mission de propagande plus que de diplomatie
"Make Europe Great Again" : telle est la formule employée par Puzder pour résumer sa vision, accompagnée d'un appel à déréguler l'économie européenne pour la rendre plus compétitive. Un discours qui ne suscite qu'une poignée d'applaudissements dans la salle, où aucun membre de la Commission européenne ni haut-fonctionnaire ne réagit, boudant ostensiblement cet homme qui s'est montré odieux avec sa ville d'accueil lors d'un événement privé la veille.
Un haut gradé européen confie : "L'ambassadeur Puzder ne sert qu'à jouer le propagandiste du président Trump à Bruxelles. Le rencontrer équivaut souvent à une perte de temps : dès qu'il annonce des initiatives américaines à venir, il se produit l'exact opposé dans les semaines suivantes..."
Un parcours éloigné des sentiers diplomatiques traditionnels
Andrew Puzder ne possède pas le curriculum vitae d'un diplomate classique. Figure de proue du mouvement anti-avortement dans sa jeunesse, juriste en croisade contre le droit du travail, il prend la tête de CKE Restaurant, géant américain du fast-food, au début des années 2000. Son credo pour réaliser des milliards de bénéfices : "le sexe fait vendre", ciblant spécifiquement les hommes jeunes et remplis de testostérone.
Des scandales et une nomination controversée
Son goût du business et sa détestation des règles le rapprochent naturellement de Donald Trump, qui le nomme ministre du Travail en 2017. Mais face à une déferlante de scandales - allant de dizaines d'infractions au Code du travail à des accusations de violence conjugale et de harcèlement sexuel - le Congrès américain le passe sur le gril et Puzder doit renoncer à son entrée au gouvernement.
Depuis, il partage son temps entre les plateaux de Fox News et la Heritage Foundation, le think tank ultraconservateur à l'origine du "Project 2025" de la campagne Maga victorieuse. Une fois réélu, Donald Trump n'oublie pas son "ami" et le nomme ambassadeur auprès de l'UE, nomination qui passe cette fois sans encombre au Congrès.
Une diplomatie qui fracture les relations transatlantiques
La mission de cet ambassadeur n'a, en réalité, plus grand-chose à voir avec la diplomatie traditionnelle. Alors que l'Ukraine était le sujet principal du mandat de son prédécesseur Mark Gitenstein, Andrew Puzder reconnaît lui-même qu'il ne traite "pas du tout" ce dossier, le laissant à deux autres businessmen proches de Trump.
Un style qui offense les institutions européennes
Sa grande spécialité ? Faire la leçon aux Européens. Devant la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen le 28 janvier, l'ambassadeur américain matraque pendant une heure que l'Europe a trop de règles, que le continent s'enfonce dans la pauvreté et se laisse dépasser dans le domaine de l'intelligence artificielle.
L'eurodéputée Nathalie Loiseau juge la performance : "C'était une catastrophe. Il parle aux députés européens comme il parlerait à des bons sauvages, il vient nous expliquer l'économie et la technologie... Pour l'ancien patron d'une chaîne de fast-food, c'est assez audacieux."
Un climat de méfiance grandissant
L'épisode du Groenland - que Donald Trump a menacé d'annexer par la force en début d'année - marque une fracture durable dans les relations. Nathalie Loiseau témoigne : "Cet épisode marque une fracture durable, beaucoup de choses se préparent à voix basse côté européen."
Brando Benifei, eurodéputé sociodémocrate italien et président de la délégation pour les relations avec les États-Unis, souligne : "Désormais, les Européens doivent se faire respecter, en montrant clairement aux Américains que nous n'accepterons pas d'ingérences dans nos élections et dans notre capacité à légiférer, que nous n'acceptons pas les menaces sur notre intégrité territoriale."
Vers un divorce transatlantique ?
Andrew Puzder maintient la pression pour que les Européens signent l'accord commercial négocié entre Donald Trump et Ursula von der Leyen l'été dernier, qui établit une hausse des droits de douane américains à 15% sur les produits européens. Une tâche difficile alors que les institutions européennes se retrouvent submergées par une vague d'antiaméricanisme.
Brando Benifei analyse : "Trump est un signal d'alarme pour les Européens. Nous ne pouvons pas dépendre des Américains sur les questions de sécurité, de défense et de technologie. À présent, toutes nos actions doivent tendre vers la réduction de cette dépendance."
L'espoir d'une relation inévitable
Malgré les tensions, l'ancien ambassadeur Mark Gitenstein ne croit pas à un divorce irrémédiable entre les deux bords de l'Atlantique : "Une relation forte entre l'Europe et les États-Unis est inévitable pour plusieurs raisons, la première étant que de nombreux Américains ont ce continent pour origine. Ensuite, les liens sont trop profonds : économiques - avec quatre milliards de dollars d'échanges chaque jour - mais aussi sécuritaires."
Pour le meilleur comme pour le pire, la relation transatlantique continue d'évoluer sous l'influence de diplomates atypiques comme Andrew Puzder, dont le style et les méthodes redéfinissent les règles du jeu diplomatique à Bruxelles.