La Nouvelle-Zélande s'apprête à officialiser l'anglais : une réforme symbolique aux enjeux profonds
Bienvenue en Nouvelle-Zélande, où 95 % des habitants parlent couramment l'anglais au quotidien. Pourtant, jusqu'à présent, les seules langues officielles de jure, c'est-à-dire reconnues par la loi, étaient le maori et la langue des signes néo-zélandaise. Une situation que la coalition au pouvoir entend modifier en introduisant un projet de loi historique début mars, visant à reconnaître officiellement l'anglais comme troisième langue officielle de l'archipel.
Une correction d'anomalie selon le gouvernement
« C'est quelque chose qui faisait partie du programme de la coalition. Ce n'est pas notre priorité absolue, loin de là. Mais cela […] va être fait », a déclaré Paul Goldsmith, le ministre de la Justice, défendant cette initiative. Le texte doit désormais être examiné par le Parlement néo-zélandais, ouvrant un débat national sur les questions linguistiques.
Le ministre des Affaires étrangères Winston Peters justifie cette réforme en pointant du doigt l'usage grandissant du maori dans les services publics, qui selon lui engendrerait « de la confusion, voire des problèmes de sécurité dans certains cas », comme le rapporte le média en ligne Te Ao Maori News. Il s'agirait donc d'une simple correction d'une « anomalie » historique, l'anglais étant déjà la langue de facto de la majorité écrasante de la population.
Une mesure inutile pour l'opposition
Mais les détracteurs sont nombreux, et dans les rangs de l'opposition, de nombreux députés dénoncent une mesure parfaitement superflue. Leur argument principal : l'anglais n'a nul besoin de protection officielle dans un pays où il domine déjà largement.
Cette situation néo-zélandaise rappelle d'ailleurs un paradoxe intéressant : de nombreux pays anglophones n'ont jamais ressenti le besoin de faire de l'anglais une langue officielle. À quelques encablures, l'Australie n'a par exemple aucune langue officielle. Même le Royaume-Uni, berceau historique de la langue anglaise, n'en a pas fait une langue officielle au niveau national, à l'exception notable du Pays de Galles qui a officialisé… le gallois.
Quand la langue devient un enjeu politique
Retour en Nouvelle-Zélande, où Winston Peters estime qu'il est de « bon sens » de reconnaître l'anglais de jure « afin de mieux le défendre », comme le rappelle le site d'informations The Spinoff. Mais cette justification interroge : une langue parlée par 95% de la population a-t-elle vraiment besoin d'être défendue par la loi ?
Traditionnellement, la reconnaissance officielle d'une langue vise à protéger une langue minoritaire ou menacée. C'est le cas au Canada où, pour éviter que l'anglais ou le français ne soit évincé, les deux langues bénéficient d'une protection légale. En Nouvelle-Zélande, c'est plutôt l'inverse qui se produit : on officialise la langue déjà dominante.
Une guerre culturelle en filigrane
« Derrière des apparences anodines se cachent des manœuvres délibérées pour une guerre culturelle », affirme la députée du Green Party Chlöe Swarbrick, citée par Courrier International. Elle compare cette approche à « l'approche adoptée dans l'Amérique de Trump ».
En effet, Donald Trump a fait de l'anglais la langue officielle des États-Unis en mars 2025, après 250 ans de flou linguistique. Une décision analysée par The Conversation comme un moyen d'effacer la myriade de langues autochtones du territoire et d'abroger des dispositions garantissant l'accès multilingue aux services fédéraux.
La colère des peuples autochtones
En Nouvelle-Zélande, derrière la question technique de l'officialisation linguistique couve une véritable colère des peuples autochtones. Les autorités actuelles ont récemment :
- Enjoint les écoles à réduire l'enseignement du maori
- Favorisé l'anglais pour les nouveaux passeports
- Suspendu trois députés maoris en juin 2025 après qu'ils aient exécuté un haka au Parlement pour protester contre un projet de loi discriminatoire
Lors de cet incident, Winston Peters avait moqué les tatouages traditionnels de l'un des députés, déclarant que « celui qui crie là-bas, avec les gribouillis sur le visage […] ne peut pas rester silencieux cinq secondes ». Des propos qui ont profondément blessé la communauté maorie et révélé les tensions sous-jacentes.
Alors que le débat parlementaire s'annonce intense, une question fondamentale émerge : dans cette nation du Pacifique, le maori, avec ses traditions, sa culture et ses droits historiques, n'aurait-il pas finalement plus besoin de protection que l'anglais déjà omniprésent ? La réponse à cette question pourrait bien définir l'identité néo-zélandaise pour les décennies à venir.



