Le dilemme européen exposé à Munich
La Conférence de Munich sur la sécurité a mis en lumière ce week-end le dilemme crucial d'une Europe qui n'est plus en paix mais pas encore en guerre. Le président français Emmanuel Macron veut saisir l'occasion de la crise transatlantique pour que l'Europe s'émancipe enfin de l'Amérique. Cette position se heurte frontalement à celle de l'Allemand Friedrich Merz, qui refuse catégoriquement de prononcer l'acte de divorce, du moins tant que le Vieux Continent dépendra de Washington pour sa sécurité fondamentale.
Trois temporalités qui s'affrontent
Le chancelier allemand a exprimé avec clarté le défi : "Les grandes puissances réordonnent le monde plus vite et plus amplement que nous ne sommes capables de nous renforcer". Cette analyse révèle trois temporalités concurrentes qui structurent le débat stratégique européen :
- La perspective inquiétante d'une attaque de l'armée russe contre l'Union européenne, qu'une défaite ukrainienne pourrait dramatiquement accélérer
- La prise de distance américaine confirmée à Munich par le secrétaire d'État Marco Rubio, bien que formulée en termes diplomatiques
- Les efforts de réarmement européens qui ne permettront que dans plusieurs années à l'Europe de dissuader Moscou par ses propres moyens
Le réarmement allemand : une course contre la montre
Dans l'immédiat, l'Allemagne continue de miser sur la protection américaine, tout en sachant cette dernière hypothétique. Pas dupe de la nouvelle réalité géopolitique, Berlin débloque des sommes colossales pour son réarmement : 650 milliards d'euros sont prévus dans les cinq prochaines années. Friedrich Merz entend faire de la Bundeswehr "l'armée la plus puissante d'Europe, le plus rapidement possible", un rôle aujourd'hui revendiqué par Paris au sein de l'Union européenne.
Le cœur nucléaire du dilemme
Cependant, le nœud du problème reste fondamentalement nucléaire. La guerre en Ukraine a démontré combien la possession de l'arme atomique avantageait une nation, en l'occurrence la Russie, même dans un conflit conventionnel. L'Allemagne, qui ne dispose pas de l'arme nucléaire, compte toujours sur la garantie américaine, réaffirmée au sein de l'OTAN le 12 février dernier.
Le chancelier a certes mentionné que des pourparlers discrets étaient en cours entre Berlin et Paris sur une éventuelle alternative européenne. Mais la force de frappe française n'est pas dimensionnée pour assurer la sécurité de l'ensemble du territoire européen. Or, Merz a rappelé avec fermeté son opposition à toute création de zones de sécurité différenciées au sein de l'Union.
Deux visions de la souveraineté européenne
Le chancelier allemand partage avec Emmanuel Macron l'aspiration à une "Europe souveraine", mais leurs approches divergent radicalement. Là où le président français réclame des progrès urgents - "Nous devons accélérer le processus", a-t-il lancé à Munich -, Merz veut d'abord consolider les fondements de la puissance européenne : réarmement d'un côté, relance de la machine économique de l'autre.
Cette divergence s'accentue par la méfiance allemande envers un allié français perçu comme de plus en plus fragile. L'instabilité politique française et la possibilité de l'arrivée au pouvoir du Rassemblement national l'an prochain inquiètent Berlin. L'incapacité de l'Élysée à faire confirmer par les industriels français la poursuite du projet d'avion de combat franco-allemand, pourtant porté par Emmanuel Macron lui-même, est interprétée comme un nouveau signe de paralysie présidentielle.
Le déséquilibre stratégique franco-allemand
L'Allemagne accélère considérablement ses efforts au moment où la France, empêtrée dans ses difficultés budgétaires, n'a pas les moyens de suivre le rythme. Côté français, cette impuissance nourrit la frustration et les craintes de déclassement de l'Hexagone, au point que la vieille rancœur antigermanique affleure parfois dans le débat public.
Le désengagement progressif américain accentue mécaniquement la rivalité entre Paris et Berlin pour le leadership européen. Conscient des craintes historiques que suscite la réémergence d'une puissance militaire allemande au cœur de l'Europe, le chancelier s'est voulu rassurant : "Nous, les Allemands, ne suivrons plus jamais un chemin seuls, c'est une leçon durable de notre histoire".
Le cadre européen comme seule solution
Après la Seconde Guerre mondiale, l'OTAN fut conçue pour encadrer le réarmement de l'Allemagne de l'Ouest. Dans les années 1990, c'est l'euro qui fut créé pour canaliser la puissance de l'Allemagne nouvellement réunifiée. Aujourd'hui, c'est à nouveau dans le cadre européen que le réarmement allemand doit s'inscrire pour être acceptable par ses partenaires.
Mais pour qu'une véritable "OTAN européenne" voie le jour, il faudrait que la France retrouve ses marges de manœuvre et sa crédibilité stratégique. Le passage du discours aux actes nécessite une capacité d'action que Paris semble avoir temporairement perdue, creusant un fossé dangereux avec son partenaire allemand à un moment critique pour l'avenir du continent.



