La chute brutale des architectes de la paix israélo-palestinienne
Rarement un couple de diplomates n'aura connu une ascension aussi fulgurante avant de subir une disgrâce aussi brutale. Terje Roed-Larsen et Mona Juul, ces "superdiplomates" norvégiens célébrés pour leur rôle clé dans les accords d'Oslo de 1993, se retrouvent aujourd'hui au cœur de la tourmente Jeffrey Epstein. Leurs noms apparaissent plus de 3 000 fois dans les échanges d'emails avec le financier pédocriminel, documents publiés le 30 janvier par le ministère de la Justice américain, révélant des relations bien plus intimes et anciennes que ce qu'ils avaient admis.
Des sommets de la gloire aux abîmes du scandale
En avril 2017, le couple assistait à Broadway à la première d'Oslo, pièce retraçant leur plus grand succès diplomatique : les négociations secrètes ayant conduit à la poignée de main historique entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat à la Maison-Blanche. La pièce, récompensée par un Tony Award et adaptée au cinéma par HBO en 2021, consacrait leur statut de légendes vivantes de la diplomatie. Moins d'une décennie plus tard, leur monde s'effondre avec la publication de 3 millions de documents du dossier Epstein.
Mona Juul, 66 ans, a dû démissionner de son poste d'ambassadrice en Jordanie, mettant fin à une carrière qui l'avait menée successivement en Israël, au Royaume-Uni et aux Nations unies. Terje Roed-Larsen, 78 ans et retraité après deux AVC, est désormais dans l'incapacité de répondre aux enquêteurs. Le politologue Iver B. Neumann constate amèrement : "La carrière diplomatique de Mona Juul vient de s'arrêter net. Elle n'occupera plus jamais de fonction diplomatique. Quant à son mari, il est fini lui aussi."
Des relations financières et amicales troublantes
Les emails révèlent que leur relation avec Epstein remonte au moins à 2011, juste après la condamnation du financier pour pédocriminalité en Floride. Le couple apparaît dans l'appartement parisien d'Epstein avenue Foch, dans sa maison new-yorkaise de l'Upper East Side, et même sur son île privée des Bahamas, où ils se sont rendus en famille. "Merci Jeff pour cette superbe journée dans un endroit magnifique et absolument unique !", écrivait Roed-Larsen en 2011.
Les liens financiers sont tout aussi préoccupants : Epstein a accordé deux dons totalisant 650 000 dollars à l'International Peace Institute dirigé par Roed-Larsen, ainsi qu'un prêt personnel de 130 000 dollars. En échange, le diplomate utilisait son papier à en-tête officiel pour recommander des jeunes femmes russes et est-européennes pour des visas américains, louant leurs "capacités extraordinaires" après de brefs stages dans son think tank.
Un système de piston et de corruption
En 2017, Epstein écrivait à Pitch@Palace, l'incubateur de start-up du prince Andrew, pour y caser le fils de 16 ans du couple en stage. "Merci Jeff pour tout ce que tu fais pour mon fils", répondait reconnaissant le diplomate. L'année suivante, le couple acquérait un appartement à Oslo pour 1,2 million d'euros, bien en dessous du prix du marché, grâce aux pressions exercées par Epstein sur le vendeur.
Le politologue Halvard Leira analyse : "Roed-Larsen est l'homme-clé du dossier parce qu'il a ouvert à Epstein toutes les portes de la Norvège." Le pays scandinave, avec son industrie pétrolière liée aux États-Unis, son fonds souverain colossal et son rôle dans l'attribution du Prix Nobel, présentait un terrain particulièrement fertile pour les manœuvres du financier.
Une trajectoire diplomatique entachée
Le style informel des Scandinaves, qui avait fait merveille lors des négociations d'Oslo au cours de longues promenades en forêt, s'est révélé être une arme à double tranchant. Déjà en 1992, Roed-Larsen avait dû démissionner d'un poste de secrétaire d'État après un scandale financier lié à un investissement hasardeux dans une pêcherie.
Aujourd'hui, le couple fait face à des accusations de "corruption" et de "corruption aggravée" de la part d'Okokrim, l'équivalent norvégien du Parquet national financier. La diplomatie norvégienne, la famille royale, le comité Nobel et même le Forum économique mondial de Davos se retrouvent éclaboussés par l'affaire, mais la chute des deux architectes de la paix au Proche-Orient reste la plus spectaculaire.
Dans un email de Noël 2018, Terje Roed-Larsen écrivait à Epstein : "Tu as tout pour être un ange. Je vois déjà tes ailes grandir !" Sept mois plus tard, le financier était retrouvé mort dans sa cellule. Les ailes des diplomates norvégiens, elles, se sont définitivement brisées.



