La métamorphose culturelle des monarchies du Golfe : une stratégie de survie
Il y a trois décennies, face à l'incertitude de leur avenir post-rente énergétique, les régimes autoritaires du golfe Persique ont entamé une transformation culturelle spectaculaire en partenariat avec les pays occidentaux. Dans cette région aujourd'hui exposée aux menaces militaires, nos universités et musées exportent massivement leur expertise en ingénierie culturelle, contre d'importants subsides financiers.
Cette manne, bienvenue pour des institutions culturelles et éducatives en manque de fonds publics, pose néanmoins la question cruciale de la dépendance, alors que la région s'embrase. Entretien avec Alexandre Kazerouni, maître de conférences à l'École normale supérieure et auteur du Miroir des cheikhs.
Le tournant des années 1990 : du Musée d'art islamique de Doha au modèle qatari
Alexandre Kazerouni explique que l'intérêt pour la culture au sens occidental n'est pas nouveau dans la région, avec des premiers musées et théâtres apparus au Koweït et à Bahreïn dès les années 1960. Mais le véritable basculement intervient dans les années 1990, au lendemain de la guerre du Golfe, avec la conception du Musée d'art islamique de Doha.
Initialement confié à l'architecte jordanien Rasem Badran, le projet est repris en 1999 par Ieoh Ming Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre, qui amène avec lui Jean-Michel Wilmotte. C'est ainsi que toute l'équipe du Grand Louvre se retrouve impliquée dans ce qui s'apparente à un « Louvre Qatar ».
Parallèlement, la Qatar Foundation lance sa Cité de l'éducation, attirant des universités prestigieuses américaines comme Georgetown, Virginia Commonwealth, Northwestern, Texas A&M et Cornell, puis plus tard des établissements européens comme l'UCL et HEC. Sur le plan sportif, le Qatar accueille les Jeux asiatiques de 1996, préfigurant la Coupe du monde de football de 2022.
Abu Dhabi reproduit le modèle et l'Arabie saoudite emprunte une voie différente
Dix ans plus tard, Abu Dhabi reproduit ce schéma sur l'île de Saadiyat avec le Louvre Abu Dhabi conçu par Jean Nouvel, le Musée national Zayed dessiné par Norman Foster en partenariat avec le British Museum, et le futur Guggenheim de Frank Gehry. Les Émiratis importent également des marques universitaires avec la New York University Abu Dhabi et la Sorbonne Université Abu Dhabi.
L'Arabie saoudite, sous l'impulsion de Mohammed ben Salmane à partir de 2015, emprunte une voie différente. Si le pays annonce la construction du plus grand musée d'art islamique du monde pour concurrencer le Qatar, sa diversification par la culture vise sérieusement à développer un tourisme international générateur de revenus et d'emplois. Contrairement au modèle qatari ou émirati, les ressources humaines saoudiennes sont massivement mobilisées à tous les niveaux de responsabilité.
Clientélisme plutôt que soft power : la logique militaire derrière les projets culturels
Pour Alexandre Kazerouni, il ne faut pas parler de « soft power » mais de clientélisme. L'objectif fondamental des pays du golfe Persique reste la protection militaire, ces États étant incapables de défendre seuls leur territoire.
Les partenariats culturels visent à distribuer légalement une part de leur rente gazière et pétrolière aux élites influentes de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis, leurs trois protecteurs militaires. Cette stratégie découle directement de la guerre du Golfe de 1990, où ces puissances ont dirigé la coalition internationale pour restaurer la monarchie koweïtienne.
Kazerouni souligne que les démocraties occidentales ont besoin du soutien de leurs opinions publiques pour envoyer éventuellement leurs soldats défendre ces États. La culture, le sport et l'éducation permettent de susciter de l'empathie, alors que sur le plan politique, les monarchies de la péninsule Arabique ont fait le choix de l'autoritarisme.
La dépendance des institutions culturelles françaises
La France mise gros sur ces partenariats, comme en témoigne les 50 millions d'euros perçus par le Centre Pompidou pour son expertise dans le musée d'art contemporain d'Al-Ula en Arabie saoudite. Ces contrats, étalés dans le temps comme le milliard d'euros versé au Louvre par Abu Dhabi, créent une dépendance financière.
Ces fonds pallient la baisse de l'engagement financier de l'État français dans le domaine culturel et servent à financer des infrastructures de base comme les nouvelles réserves du Louvre à Liévin. Contrairement aux États-Unis, où musées et universités possèdent d'immenses fonds de dotation propres, la France présente une absence d'étanchéité entre institutions culturelles et pouvoir politique qui intéresse particulièrement les pays du Golfe.
La guerre révèle la véritable cartographie politique
La guerre actuelle efface la géographie des musées, universités et stades pour révéler la véritable cartographie politique de la région : celle des bases militaires américaines, britanniques et françaises, ciblées par les bombardements iraniens. Elle met en lumière la faiblesse militaire des États de la péninsule Arabique et valide les mises en garde formulées il y a vingt ans contre de tels partenariats dans une région instable.
Pour Kazerouni, l'Élysée représente pour les Émiratis l'armée française, la bombe atomique et un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Les experts étrangers ne sont pas préférés aux nationaux pour leurs compétences, mais pour leur obéissance, créant un sentiment de marginalisation chez les cadres locaux de la fonction publique culturelle.



