Chili : le câble sous-marin Chine-Chili, un casse-tête géopolitique pour le président Kast
Câble Chine-Chili : le dilemme géopolitique du président Kast

Un baptême du feu diplomatique pour le nouveau président chilien

C’est un début de mandat particulièrement délicat qui attend le Chilien José Antonio Kast. Après avoir officiellement pris ses fonctions ce mercredi 11 mars sous les acclamations d’une droite revancharde, le nouveau locataire de La Moneda, l’équivalent local de l’Élysée, hérite immédiatement d’un dossier explosif. Ce dernier menace sérieusement de compromettre sa lune de miel avec Washington et place son pays au cœur d’un étau géopolitique d’une rare intensité.

Le « Chile-China Express » : un décret qui enflamme les tensions

Tout a basculé dans les derniers jours du mandat du président de gauche sortant, Gabriel Boric. Le 27 janvier dernier, le ministre des Transports Juan Carlos Muñoz a signé un décret octroyant pour trente ans une concession à la société CMI Chile SpA. Cette entreprise est une filiale du géant étatique chinois China Mobile International. Le projet, baptisé « Chile-China Express », prévoit le déploiement d’environ 20 000 kilomètres de câbles sous-marins entre le port chilien de Concón et celui de Hongkong. Il représente un investissement colossal de 500 millions de dollars pour un débit phénoménal de 16 térabits par seconde.

Deux jours seulement après cette signature, un coup de théâtre survient : le décret est brutalement annulé. L’exécutif sortant invoque d’abord un simple « error de tipeo », une erreur de frappe, ce qui suscite immédiatement la colère et le scepticisme de l’opposition de droite. Il apparaît rapidement que le président Boric a en réalité cédé face aux pressions fulgurantes de Washington. L’administration américaine a en effet frappé un grand coup en révoquant les visas du ministre des Transports et de deux hauts fonctionnaires issus du Parti communiste chilien, Claudio Araya et Guillermo Petersen. Les autorités américaines les accusent sans détour d’avoir « érodé la sécurité régionale », une sécurité qu’elles estiment menacée par les potentielles activités d’espionnage de Pékin.

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Un enjeu stratégique majeur : les données au cœur de la discorde

Les câbles sous-marins transportent aujourd’hui près de 95 % du trafic Internet mondial, ce qui explique en grande partie pourquoi un simple projet d’infrastructure peut susciter une telle paranoïa géopolitique. Derrière l’initiative de China Mobile, Washington voit sans équivoque la main du Parti communiste chinois. La loi chinoise sur le renseignement de 2017 oblige en effet toutes les entreprises du pays à coopérer avec les services de renseignement de Pékin si ceux-ci le demandent.

La crainte d’un « aspirateur de données » géant contrôlé par la Chine est loin d’être un simple fantasme. Le 25 février dernier, Google a révélé l’existence du groupe de hackers chinois UNC2814. Ce dernier aurait infiltré les réseaux de pas moins de 42 pays, dont le Chili, en utilisant des outils aussi banals que Google Sheets pour masquer ses activités malveillantes. Pour Marco Rubio, une figure influente de la diplomatie américaine, laisser la Chine contrôler cette autoroute de l’information au Chili équivaudrait purement et simplement à offrir les clés de la maison à un cambrioleur.

Le grand retour de la doctrine Monroe dans l’arène latino-américaine

Cette offensive américaine s’inscrit dans le grand retour de la doctrine Monroe, vigoureusement prônée par l’ancien président Donald Trump et qui reste une ligne directrice. Après des décennies de ce que certains analystes appellent un « délaissement stratégique » au profit du Moyen-Orient et de l’Asie, Washington veut reprendre fermement la main sur l’Amérique latine, qu’il considère historiquement comme sa zone d’influence exclusive.

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Le projet « Chile-China Express » fait écho à d’autres frictions géopolitiques majeures dans la région. On peut citer les tensions autour du nouveau port de Chancay au Pérou, perçu comme une véritable tête de pont chinoise sur le Pacifique, ou les pressions exercées sur le Panama pour limiter l’influence grandissante de Pékin sur le canal éponyme. Face à cette alternative chinoise, les États-Unis opposent le projet « Humboldt » de Google, qui relierait Valparaíso à Sydney. Cette option est présentée par l’administration américaine comme une alternative « sûre » car ancrée dans l’arc démocratique occidental.

Afin de forcer la main au gouvernement chilien, Washington n’hésite pas à agiter des menaces concrètes. La fin du programme Visa Waiver est ainsi brandie comme une épée de Damoclès. Ce précieux sésame permet actuellement aux Chiliens de voyager sans visa aux États-Unis. L’ambassadeur américain Brandon Judd a été on ne peut plus clair : « Nous devons avoir confiance que les informations que nous transmettons au gouvernement chilien seront protégées pour que le Chili reste dans le programme ».

Le grand écart impossible de José Antonio Kast

Pour le nouveau président José Antonio Kast, ce dossier se transforme en un véritable casse-tête aux implications colossales. Idéologiquement, Kast est un « trumpiste » assumé. Invité d’honneur du sommet « Bouclier des Amériques » à Miami le 7 mars, il a publiquement promis de lutter contre toutes les « interférences étrangères » dans les affaires du continent. Cependant, la dure réalité économique l’oblige à une prudence extrême. La Chine est en effet le premier partenaire commercial du Chili, absorbant à elle seule près de 40 % des exportations chiliennes de cuivre et de lithium, deux piliers de l’économie nationale.

Le patronat chilien, pourtant pilier traditionnel du soutien à Kast, observe ce bras de fer avec une inquiétude grandissante. Les grandes familles d’entrepreneurs du pays, liées par des milliers de contrats juteux à l’empire du Milieu, ne sont absolument pas prêtes à sacrifier leur prospérité sur l’autel de la sécurité nationale américaine. José Antonio Kast se retrouve ainsi acculé à un choix cornélien : valider le projet chinois et risquer une excommunication diplomatique par Washington, ou l’annuler définitivement et s’exposer aux redoutables foudres de Pékin. Son mandat commence par un dilemme insoluble : choisir entre le marteau de Trump et l’enclume de Xi Jinping.