Le réarmement allemand : une puissance militaire qui inquiète l'Europe
Réarmement allemand : une puissance qui inquiète l'Europe

Le spectre historique du réarmement allemand

"Si la tendance actuelle se poursuit, la prochaine guerre mondiale est inévitable", déclarait le maréchal Foch en 1921. Le commandant en chef des forces alliées durant la Première Guerre mondiale avait lancé cet avertissement prémonitoire lors d'un discours prononcé à New York. Sa préoccupation était claire : après avoir contraint l'Allemagne à désarmer via le traité de Versailles, les puissances alliées avaient rapidement cessé d'appliquer les termes de leur victoire. Foch prévenait que Berlin pourrait ainsi reconstruire son armée. "Si les Alliés continuent à faire preuve de leur indifférence actuelle... l'Allemagne reprendra sûrement les armes."

Des prédictions qui se réalisent

L'avertissement de Foch s'est tragiquement réalisé. À la fin des années 1930, l'Allemagne, ayant reconstitué ses forces militaires, s'est emparée successivement de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie puis de la Pologne, déclenchant ainsi la Seconde Guerre mondiale. Après cette nouvelle défaite, les Alliés ont adopté une approche plus rigoureuse en occupant et divisant le pays, en dissolvant son armée et en démantelant une grande partie de son industrie de défense.

Lorsque les États-Unis et l'Union soviétique ont autorisé la reconstitution des forces armées en Allemagne de l'Ouest et de l'Est, ce fut sous surveillance étroite. Même la réunification s'est accompagnée de limitations sur la taille des troupes allemandes. Pourtant, Margaret Thatcher s'est farouchement opposée à cette réunification, craignant qu'elle ne donne naissance à une nation trop puissante. En 1989, elle avertissait qu'une Allemagne plus grande "compromettrait la stabilité de la situation internationale dans son ensemble et pourrait mettre en danger notre sécurité".

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Le renouveau militaire allemand contemporain

Les craintes de Foch et Thatcher semblaient appartenir au passé. Cependant, face aux crises récentes en Europe, notamment l'agression russe contre l'Ukraine, les dirigeants européens s'inquiètent désormais davantage de la faiblesse allemande que de sa puissance. Radoslaw Sikorski, alors ministre polonais des Affaires étrangères, déclarait en 2011 : "Je crains moins la puissance allemande que l'inaction allemande". Une position remarquable pour un pays historiquement méfiant envers Berlin.

Mark Rutte, secrétaire général de l'OTAN, exhorte également l'Allemagne à "dépenser plus et produire plus" pour sa défense. Ces souhaits sont en train de se concrétiser. Après de nombreux retards, le Zeitenwende allemand – la promesse de 2022 de devenir un leader européen en matière de défense – devient réalité.

Une montée en puissance spectaculaire

En 2025, l'Allemagne a dépensé plus pour la défense que tout autre pays européen en termes absolus. Son budget militaire se classe désormais au quatrième rang mondial, juste derrière celui de la Russie. Les dépenses militaires annuelles devraient atteindre 189 milliards de dollars d'ici 2029, soit plus du triple du montant de 2022. Berlin envisage même de rétablir la conscription obligatoire si la Bundeswehr ne parvient pas à attirer suffisamment de volontaires.

Si cette trajectoire se maintient, l'Allemagne redeviendra une grande puissance militaire avant 2030. Cette renaissance inquiète plusieurs voisins européens. La France reste préoccupée par la montée en puissance militaire de son voisin, tout comme de nombreux Polonais malgré les déclarations rassurantes de Sikorski.

Les risques d'une Europe divisée

Les Européens devraient faire attention à ce qu'ils souhaitent. Bien que l'Allemagne se soit engagée à utiliser sa puissance militaire pour aider l'ensemble du continent, une domination allemande non contrôlée pourrait favoriser les divisions européennes. À mesure que Berlin monte en puissance, la suspicion et la méfiance pourraient s'accroître.

Dans le pire scénario, l'Europe pourrait voir renaître ses vieilles rivalités. La France, la Pologne et d'autres États pourraient tenter de contrebalancer l'Allemagne, détournant ainsi l'attention de la menace russe et laissant le continent divisé et vulnérable. La France, en particulier, pourrait chercher à réaffirmer son statut de première puissance militaire européenne, provoquant une rivalité ouverte avec Berlin.

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Le spectre de l'extrême droite

Ces scénarios cauchemardesques deviennent particulièrement probables si l'Allemagne venait à être gouvernée par l'AfD, le parti d'extrême droite en progression dans les sondages. Cette formation nationaliste critique depuis longtemps l'Union européenne et l'OTAN, et certains de ses membres ont formulé des revendications territoriales sur les pays voisins. Une Allemagne dirigée par l'AfD pourrait utiliser son pouvoir pour intimider ou contraindre d'autres nations, entraînant tensions et conflits.

La nécessité d'une intégration européenne renforcée

L'Allemagne doit effectivement renforcer son armée face aux dangers qui menacent le continent. Aucun autre gouvernement européen ne dispose de ses capacités financières. Cependant, Berlin doit également reconnaître les risques accompagnant cette nouvelle puissance et limiter son influence en s'intégrant davantage dans des structures militaires européennes.

Pour beaucoup, il est difficile de comprendre pourquoi le réarmement allemand pourrait entraîner instabilité et concurrence en Europe. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne a profondément intégré son économie et sa défense à l'Europe. Le chancelier Konrad Adenauer a fermement rejeté l'idée d'une puissance militaire indépendante, préconisant plutôt l'intégration des forces ouest-allemandes dans une armée européenne ou l'OTAN.

Les limites de l'intégration actuelle

Pourtant, comme l'ont souligné des chercheurs réalistes, la rivalité entre pays européens n'a jamais vraiment disparu. Elle a simplement été atténuée, principalement grâce à l'OTAN et à l'hégémonie américaine. L'UE reste avant tout une organisation économique, tandis que la sécurité européenne a longtemps dépendu des États-Unis.

Aujourd'hui, avec le détournement d'attention américain, cette concurrence pourrait resurgir. D'autres pays européens s'inquiètent déjà des dépenses de défense allemandes. Berlin prévoit de consacrer la majeure partie de son budget militaire aux entreprises nationales, exploitant une faille dans les règles de concurrence de l'UE.

Les défis industriels et financiers

Cette approche compromet la collaboration européenne et rend difficile l'émergence de véritables champions industriels de la défense à l'échelle continentale. L'industrie européenne de défense a besoin d'un marché unique pour les armes, mais les politiques allemandes ne vont pas dans cette direction.

La France, l'Italie, la Suède et d'autres États ont profité des mêmes failles législatives pour développer leurs secteurs de défense. Cependant, aucun pays européen ne peut rivaliser avec les dépenses allemandes. Berlin a récemment assoupli ses règles d'endettement pour permettre des dépenses de défense quasi illimitées, une option inaccessible à la plupart de ses voisins.

La solution des "menottes en or"

La meilleure solution consisterait en un emprunt commun européen à grande échelle pour la défense, sur le modèle des euro-obligations émises pendant la crise du Covid-19. Mais Berlin a refusé cette initiative ambitieuse, n'approuvant que des programmes d'emprunt conditionnels comme le mécanisme Safe.

Il existe pourtant un moyen pour l'Allemagne d'étendre sa puissance militaire sans replonger l'Europe dans la rivalité : accepter ce que l'historien Timothy Garton Ash appelle des "menottes en or" – des restrictions à sa souveraineté via une intégration renforcée avec ses voisins.

Vers une défense européenne intégrée

Les anciens dirigeants allemands ont fait ce compromis. Adenauer a intégré la Bundeswehr à l'OTAN, tandis que Kohl a troqué le mark contre l'euro pour permettre la réunification. Les dirigeants actuels devraient suivre cet exemple en acceptant une dette européenne commune pour la défense.

L'Allemagne devrait également pousser à une intégration plus forte des industries de défense européennes, favorisant la collaboration plutôt que les dépenses nationales. Enfin, Berlin et ses alliés devraient réfléchir à une intégration militaire plus poussée, créant des structures de commandement européennes alternatives à l'OTAN.

L'urgence de la cohésion continentale

Le risque de fracture européenne devrait inciter les États-Unis à réfléchir à deux fois avant de se retirer du continent. Si l'Europe revient à la compétition entre grandes puissances, Washington pourrait finalement devoir y engager plus de ressources que ces dernières décennies.

Depuis quatre-vingts ans, les pays européens ont appris à s'intégrer et coopérer d'une manière que les observateurs du passé auraient jugée impossible. Face à l'invasion russe, la concorde continentale est plus forte que jamais. Mais maintenir cette unité exigera retenue, clairvoyance et travail acharné de la part de tous les dirigeants européens. Les enjeux sont trop importants pour échouer.