Emmanuel Macron précise la doctrine nucléaire française depuis l'Île Longue
Le président de la République s'apprête à prononcer un discours majeur sur la dissuasion nucléaire depuis la base navale de l'Île Longue, dans la rade de Brest. Ce lundi 2 mars, Emmanuel Macron abordera les évolutions possibles de la doctrine stratégique française, notamment concernant sa dimension européenne.
L'unicité de la décision présidentielle réaffirmée
Contrairement aux accusations de certains souverainistes de droite et de gauche, la France ne partagera pas son bouton nucléaire. Le président réaffirmera, comme il l'avait déjà fait le 5 mars 2025, que "quoi qu'il arrive, la décision a toujours été et restera entre les mains du président de la République". Prétendre que ce pouvoir serait partagé avec la Commission européenne ou le chancelier allemand constitue une contre-vérité.
À l'Élysée, on insiste sur les invariants de la doctrine française, en particulier l'unicité de la décision du président. Il s'agit d'une responsabilité personnelle, et non celle d'un collège de décideurs, et cela demeurera ainsi.
La dimension européenne des intérêts vitaux
Le discours portera principalement sur l'affirmation d'une plus grande prise en compte de la "dimension européenne" des intérêts vitaux de la France. Dans la doctrine fondée par le général de Gaulle, ces intérêts vitaux – ceux qui justifieraient l'emploi de l'arme nucléaire – ne sont jamais clairement définis, afin de créer de l'incertitude chez l'ennemi.
Depuis les années 1960, il est établi que ces intérêts ne s'arrêtent pas aux frontières nationales et intègrent effectivement une dimension européenne. Tous les présidents de la République en ont parlé, de manière de plus en plus explicite depuis Jacques Chirac.
Lors de son précédent discours nucléaire le 7 février 2020 à l'École militaire, Emmanuel Macron avait déjà été très clair : "Nos forces nucléaires renforcent la sécurité de l'Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne. Notre indépendance de décision est pleinement compatible avec une solidarité inébranlable à l'égard de nos partenaires européens."
Un épaulement conventionnel européen envisagé
Selon nos informations, le chef de l'État pourrait proposer à ses partenaires européens de participer à un "épaulement conventionnel européen" de la dissuasion française. L'épaulement conventionnel désigne le rôle de soutien, de protection et de renforcement des forces non-nucléaires dans la manœuvre de dissuasion.
Le contexte géopolitique actuel s'y prête particulièrement, entre l'agression russe de l'Ukraine et les doutes croissants sur l'engagement américain dans la défense du Vieux Continent. Avec sa dissuasion nucléaire indépendante et crédible, la France dispose d'un atout politique majeur en Europe.
Pour la première fois, de nombreux partenaires européens semblent prêts à discuter sérieusement de cette question. Le chancelier allemand Friedrich Merz, ainsi que des dirigeants de Suède, Pologne, Pays-Bas et des pays Baltes ont récemment multiplié les déclarations en ce sens.
Des tensions persistantes avec l'Allemagne
Si les choses semblaient bien engagées avec l'Allemagne, elles se sont récemment compliquées en raison de nombreux désaccords entre Paris et Berlin, notamment sur les sujets suivants :
- L'accord commercial avec le Mercosur
- Le programme Scaf (avion de combat du futur)
- Les avoirs russes gelés
- La dette européenne
Sur l'Allemagne, la gêne est palpable à l'Élysée. Selon nos informations, Emmanuel Macron conditionnerait des avancées sur la dissuasion à "la poursuite du programme Scaf tel qu'initialement défini". Des sources allemandes considèrent qu'il s'agit d'un chantage, qualifiant même l'approche française de "brutale".
Quoi qu'il en soit, à Berlin comme dans les autres capitales européennes, personne ne prendra d'engagement définitif avant de connaître le nom du successeur d'Emmanuel Macron en 2027.
Les autres invariants de la doctrine française
À l'Île Longue, le président reviendra également sur d'autres invariants de la doctrine nucléaire française, notamment :
- La notion de "dommages inacceptables" : Il s'agit d'être en mesure d'infliger à l'ennemi des destructions suffisamment importantes pour le dissuader de s'en prendre aux intérêts vitaux de la France.
- Le principe de "stricte suffisance" : La France possède actuellement moins de 300 têtes nucléaires, soit moitié moins qu'au début des années 1990. Comparé aux arsenaux russes et américains (plus de 5 000 chacun), c'est peu, mais cela correspond au refus français de la course aux armements.
Une question importante avant le discours est de savoir si "moins de 300 têtes" reste "strictement suffisant" dans le nouveau contexte stratégique. Il n'est pas exclu que la France envisage de se doter de quelques dizaines de têtes nucléaires supplémentaires, notamment pour les deux nouveaux escadrons de Rafale porteurs du futur missile ASN4G, qui seraient basés à Luxeuil.
Le renouvellement intégral de la dissuasion
Emmanuel Macron évoquera également le renouvellement intégral en cours de la dissuasion française, représentant le troisième pic d'investissement depuis les années 1960. Les deux composantes, océanique et aéroportée, sont en plein renouvellement avec :
- De nouveaux sous-marins (SNLE3G)
- De nouveaux missiles (M-51.3)
- De nouvelles têtes nucléaires (TNO-2)
- Un nouveau missile air-sol hypervéloce (ASN4G)
- Un nouveau standard du Rafale (F5)
Ce renouvellement a un coût important : 13 % du budget des armées, soit plus de sept milliards d'euros pour la seule année 2026. Au total, l'addition devrait s'élever à environ 60 milliards d'euros sur une vingtaine d'années.
Malgré ces investissements considérables, le chef de l'État rappellera que la France reste "très engagée" contre la prolifération nucléaire et se veut "exemplaire" en la matière, notamment à travers le Traité de non-prolifération (TNP), alors que la crise avec l'Iran est loin d'être résolue.



