Emmanuel Macron déploie une nouvelle doctrine nucléaire européenne depuis la base stratégique de l'Île Longue
C'est dans l'atmosphère solennelle de la base de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de l'Île Longue, près de Brest, qu'Emmanuel Macron a prononcé un discours historique sur la dissuasion nucléaire ce lundi. Le chef de l'État a adopté un ton particulièrement grave pour annoncer une évolution majeure de la stratégie française. « Tous ceux qui auraient l'audace de s'en prendre à la France, savent le prix insoutenable qu'ils auraient à payer », a-t-il déclaré d'emblée, avant de révéler sa vision d'une « dissuasion avancée » à l'échelle européenne.
Une stratégie continentale pour compliquer les calculs adverses
Emmanuel Macron a souligné que les intérêts de la France « ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales », rappelant ainsi la dimension européenne de la dissuasion depuis l'époque du général de Gaulle. Le président a annoncé que la France passerait désormais « à une tout autre étape » en incluant plusieurs partenaires européens dans cette nouvelle approche stratégique.
Les pays concernés par cette coopération renforcée seront le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Ces nations pourront accueillir ponctuellement des « forces aériennes stratégiques » françaises, permettant ainsi une dissémination « dans la profondeur du continent européen » pour « compliquer le calcul de nos adversaires ».
Le président a toutefois martelé deux limites fondamentales à cette coopération élargie :
- Il ne s'agira pas de déploiements permanents sur les territoires alliés
- « Il n'y aura aucun partage de la décision ultime » avec les partenaires européens
L'analyse d'un expert en histoire du nucléaire militaire
20 Minutes a interrogé Yannick Pincé, docteur en Histoire à l'Université Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l'histoire du nucléaire militaire, pour décrypter les implications de ce discours présidentiel.
Selon l'expert, Emmanuel Macron devait résoudre « une triple équation, pas évidente » avant ce discours : l'acceptabilité politique en France d'une évolution doctrinale, la réversibilité possible de ses décisions en cas d'alternance politique, et la nécessité de convaincre les alliés européens de la crédibilité de l'approche française.
« Cette dissuasion avancée est un nouveau concept stratégique plutôt astucieux », estime Yannick Pincé. « C'est une manière d'intégrer nos alliés européens dans nos intérêts vitaux, sans pour autant renier notre souveraineté. »
La participation alliée limitée au volet conventionnel
Le spécialiste explique que la réussite de cette approche réside dans la distinction opérée entre les volets nucléaire et conventionnel. « Nous allons faire participer nos alliés à nos exercices et à nos activités nucléaires, mais uniquement sur le volet conventionnel », précise-t-il.
Concrètement, l'accueil en base alliée et l'escorte, dans le cas d'un raid nucléaire, seraient financés par les partenaires européens. « C'est une manière de les faire contribuer à la dissuasion sans pour autant leur permettre de mettre un doigt sur le bouton », analyse Yannick Pincé. « S'ils avaient participé directement au volet nucléaire, ils auraient été en droit de participer au mécanisme de décision. »
L'expert rappelle qu'un raid nucléaire est toujours accompagné de forces conventionnelles, avec escorte et ravitaillement en vol. Les exercices pourraient donc impliquer les huit pays cités par le président dans le rôle du camp adverse lors de simulations.
Une évolution historique dans la continuité gaullienne
Yannick Pincé anticipe néanmoins des accusations de « trahison » de l'héritage gaullien. « Pourtant, il faut le rappeler, une doctrine n'est jamais figée », souligne-t-il. « En France, elle a toujours évolué depuis les années 1960, s'est toujours adaptée aux circonstances. »
Le spécialiste note que si cette stratégie se concrétise, « des armes nucléaires françaises pourraient effectivement se poser, ou survoler, pour la première fois, d'autres territoires que le nôtre. C'est historique. » Il rappelle qu'« on a failli mettre durant la guerre froide des missiles Pluton en RFA, ce qui avait provoqué un scandale national chez les gaullistes ».
Reste maintenant à « écrire le cadre juridique dans lequel cela va s'inscrire », conclut l'expert.
Augmentation des têtes nucléaires et production de tritium
Emmanuel Macron a également annoncé une hausse du nombre de têtes nucléaires françaises, sans toutefois donner de chiffrage précis. « Cela correspond à la politique traditionnelle française en la matière », commente Yannick Pincé. « Seuls Hollande et Sarkozy avaient annoncé un nombre de têtes, on revient donc à une forme de prudence. »
Le spécialiste voit deux raisons à cette approche :
- L'incertitude sur la capacité réelle d'augmentation
- La volonté d'éviter les accusations de sortie du Traité de non-prolifération (TNP)
Le président a par ailleurs évoqué la reprise de la production de tritium, « un élément qui permet la fusion nucléaire, pour provoquer une explosion thermonucléaire », explique l'expert. « L'uranium enrichi, lui, provient de nos anciennes têtes nucléaires que nous recyclons. »
Le rôle renforcé des forces conventionnelles
Emmanuel Macron a confirmé le développement d'un missile conventionnel avec l'Allemagne et le Royaume-Uni. « On a toujours considéré que les forces conventionnelles appuyaient la force nucléaire, mais cette notion avait un peu disparu depuis la fin de la guerre froide », analyse Yannick Pincé.
« Là, on rétablit le rôle des forces conventionnelles avec le développement de frappes dans la grande profondeur, qui est une réponse à l'armement tactique russe », poursuit-il. « Cela va être un moyen, sans refaire d'arme tactique, de répondre à tous les types d'agression russes qui seraient sous le seuil nucléaire. »
Cette approche permettrait ainsi de disposer d'une réponse adaptée aux menaces qui ne justifieraient pas le recours à l'arsenal nucléaire français, tout en maintenant une dissuasion crédible face aux différentes formes d'agression potentielles.



