L'artillerie française s'adapte à la guerre moderne lors de l'exercice Boldness
L'artillerie française s'adapte à la guerre moderne

L'artillerie française s'adapte à la guerre moderne lors de l'exercice Boldness

À travers la végétation dense du camp militaire de Canjuers, dans le Var, se détache le tube imposant d'un canon Caesar en position de tir. L'attente est palpable, mais la détonation retentit finalement à quelques centaines de mètres de là, accompagnée d'un panache de fumée blanche caractéristique. En s'approchant, on découvre une réalité surprenante : ce canon n'est qu'un leurre gonflable perfectionné. Le véritable Caesar, après avoir effectué plusieurs tirs précis, s'est immédiatement mis à l'abri. Il se cache désormais dans une cage en aluminium sophistiquée soutenant un filet de camouflage dense, invisible aux regards indiscrets, particulièrement ceux des drones d'observation omniprésents sur les champs de bataille contemporains.

Un exercice d'envergure dans le plus grand camp militaire d'Europe

Depuis le début de l'année, cinq cents soldats aguerris du 68e régiment d'artillerie d'Afrique participent activement à l'exercice Boldness (Audace) à Canjuers. Ce camp militaire, l'un des plus vastes d'Europe avec ses trente-cinq mille hectares – soit plus de trois fois la superficie totale de Paris – offre des conditions idéales pour réaliser des tirs jusqu'à quarante kilomètres, correspondant exactement à la portée théorique maximale du système Caesar. Malgré les conditions météorologiques difficiles de ce mois de février, marqué par un vent persistant et une pluie continue, les manœuvres s'enchaînent sans relâche. Il s'agit d'entretenir les savoir-faire complexes de cette arme savante : topographie précise, acquisition des cibles, maîtrise fine de la balistique, mais surtout « changer d'échelle » fondamentalement.

La logistique au cœur de l'entraînement moderne

Les conflits asymétriques du passé, où une poignée d'artilleurs intégrait un groupement tactique interarmes avec une ou deux pièces, appartiennent désormais à l'histoire. Lors du siège critique de Mossoul en 2016 contre Daech, une seule batterie de Caesar, soit quatre canons seulement, avait été déployée. Avec le conflit ukrainien et le retour brutal de la guerre de haute intensité, « on assiste à l'élargissement considérable du champ de bataille », analyse avec précision le chef de corps du 68e RAA, Rémy Jaillet. « Dans cette bataille moderne, ce ne sont plus des batteries isolées qui combattent, mais un régiment d'artillerie complet au sein de la brigade. » Ce sont désormais des centaines de tubes d'artillerie qui tirent et se déplacent presque sans interruption, nécessitant une logistique redoutablement efficace.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

« Les amateurs parlent de tactique tandis que les professionnels discutent logistique », affirmait avec justesse Omar Bradley, le célèbre général américain de la Seconde Guerre mondiale. En plus des deux batteries déployées, c'est l'ensemble complet de la chaîne d'acquisition des feux, de soutien technique et de logistique opérationnelle qui est mobilisé, avec pas moins de quatre-vingt-dix véhicules majeurs allant du Caesar aux Griffon EPC (engin poste de commandement) et VOA (véhicule d'observation d'artillerie). Une partie du train de combat numéro deux, qui assure le ravitaillement essentiel en carburant, munitions, eau, nourriture ainsi que les réparations mécaniques mineures, s'est positionnée en posture défensive le long d'un axe routier stratégique. D'imposants camions PPLOG (porteur polyvalent logistique) pouvant transporter jusqu'à cent quarante-quatre obus lourds attendent patiemment de réapprovisionner les pièces d'artillerie. « Cela fait au moins quinze ans qu'on n'avait pas déployé autant de moyens simultanément », souligne avec force le lieutenant-colonel Xavier Charzat, chef du bureau opération instruction.

Réapprendre à manœuvrer dans un environnement transparent

Comme la 7e brigade « bonne de guerre » à laquelle il appartient structurellement, le 68e RAA se réapproprie profondément la manœuvre tactique et « muscle » significativement sa mobilité, sa logistique et sa protection. Cette dernière passe surtout par une furtivité accrue. En Ukraine, les drones d'observation repèrent méthodiquement tout mouvement jusqu'à vingt-cinq kilomètres derrière la ligne de contact, ne laissant aucun répit aux flux logistiques complexes et aux soldats en mouvement constant.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

« On passe du “pas un pas sans appuis” que l'on avait connu en Afghanistan, à “la manœuvre permet les feux” », explique encore l'officier expérimenté. Si l'artillerie reste fondamentalement une arme d'appui cruciale, elle doit jouer un rôle plus important et plus autonome dans le futur proche. Symbole tangible de cette importance grandissante, le poste de commandement régimentaire est pleinement déployé, changeant toutes les huit heures environ de position pour éviter toute détection.

« Manœuvrer un régiment d'artillerie complet, c'est un prisme très particulier sur la logistique et l'endurance », développe le chef de corps du 68e RAA. « C'est une empreinte forte sur la logistique de l'avant avec des menaces constantes sur les arrières. Il faut aussi coordonner minutieusement les postes de commandement pour garder la liaison essentielle entre l'avant, les observateurs aiguisés, et l'arrière, les batteries opérationnelles. »

Expérimentations innovantes et rôle crucial des réservistes

L'exercice Boldness est aussi l'occasion précieuse d'expérimenter de nouveaux formats organisationnels, avec notamment la toute nouvelle section d'aide à l'engagement de l'artillerie. Cette unité spécialisée répond à un constat implacable : quinze années de conflits asymétriques ont progressivement érodé les compétences en manœuvre logistique et mobilité tactique. Pendant que la batterie se focalise intensément sur les opérations de tir et la mobilité rapide, la Section d'Aide à l'Engagement, forte d'une quarantaine de soldats spécialisés, a pour mission critique de reconnaître les zones adéquates pour le positionnement optimal des canons Caesar. Elle identifie également les « zones d'oubli » stratégiques, des emplacements discrets permettant aux artilleurs de se camoufler parfaitement et d'attendre patiemment de nouveaux ordres de tir.

La SAEA monte aussi habilement les leurres gonflables perfectionnés et les fameuses cages recouvertes d'un filet de camouflage dense. Des systèmes peu coûteux, rapides à mettre en place mais surtout indispensables dans le contexte actuel. Toutes ces expérimentations tentent de répondre efficacement à la transparence croissante du champ de bataille moderne.

Des réservistes dévoués sont aussi pleinement intégrés à l'exercice ambitieux. Officiers de la sécurité rigoureux, major de camp expérimentés ou soldats aguerris de la SAEA, « ils sont indispensables pour gagner en volume opérationnel et nous libérer sur certaines tâches spécialisées », développe le lieutenant-colonel Xavier Charzat. Le régiment aligne aujourd'hui deux cents réservistes motivés, auxquels s'ajouteront à partir de novembre trente jeunes du nouveau service national volontaire. Servant de canon Caesar précis, télépilote de drone expert, mécanicien qualifié, secrétaire efficace, community manager spécialisé… Des métiers accessibles rapidement, qui ne nécessitent pas de longues heures de formation fastidieuse ou de constantes remises à niveau techniques.

Après ces semaines d'entraînements intensifs et exigeants, une partie des artilleurs aguerris du 68e RAA sera déployée en Roumanie pour des missions concrètes, tandis que l'autre participera activement à l'exercice militaire géant Orion en avril prochain. L'occasion idéale de mettre en pratique les expérimentations testées ici avec rigueur, avec de l'audace… toujours renouvelée.