La guerre des étoiles se prépare dans la "war room" toulousaine
Dès l'entrée de la salle d'opérations, la température grimpe de plusieurs degrés, signe tangible que la guerre virtuelle a commencé. Répartis en petites équipes sur un vaste plateau, une cinquantaine de spécialistes du Commandement de l'espace (CDE) gardent les yeux rivés sur leurs écrans. Dans leur viseur ? "Sauron", un satellite fictif équipé de brouilleurs qui s'est positionné pour perturber les opérations militaires d'un pays ami.
L'exercice SparteX : unique en Europe
Après avoir détecté la menace et évalué les différents scénarios possibles, les équipes du CDE ripostent en plaçant un satellite français à 14 kilomètres de l'engin ennemi. Bien que virtuelle, l'opération est délicate : il s'agit de montrer ses capacités sans provoquer d'escalade. "Ce programme d'entraînement, qui porte le nom de SparteX, est unique en Europe", assure le colonel Olivier Fleury, qui dirige l'exercice.
Pendant trois semaines, au cœur de la base militaire 101 à Toulouse, les forces françaises se préparent aux conflits de demain. L'occasion de tester notre résilience en cas d'attaque sur nos satellites, qui constituent des cibles de choix en raison du rôle majeur qu'ils jouent dans les conflits modernes.
Des menaces multiples et bien réelles
"Sans satellite, l'armée devient sourde et muette", confirme Sylvain Bataillard, cofondateur de HyPrSpace. L'exemple ukrainien est éloquent : juste avant l'invasion russe, une cyberattaque ciblant les satellites américains Viasat a privé Kiev de données cruciales.
Paul Wohrer, responsable du programme Espace à l'Ifri, prévient : "Il existe beaucoup d'options pour mettre un satellite hors service : brouillage des émissions, aveuglement par laser, tir de missile, recours à un satellite patrouilleur..." Ces manœuvres hostiles ne relèvent plus de la science-fiction.
La Russie et la Chine testent les limites
Une source militaire révèle : "Une partie de l'Europe du Nord et de l'Europe centrale subit un brouillage systématique du GPS par les Russes, ce qui met en danger la sécurité des transports aériens et maritimes." Les satellites russes Luch-1 et Luch-2 sont venus "butiner" près des nôtres, interceptant les communications non cryptées d'au moins douze satellites européens clés.
Pendant ce temps, la Chine monte inexorablement en puissance, développant un large éventail de modes opératoires avec un objectif clair : rendre l'espace hostile à ses adversaires.
La France face à ses lacunes défensives
Le colonel Fleury avoue s'être fait quelques cheveux blancs depuis qu'il dirige le programme SparteX : "Clairement, la menace augmente." Ce qui pose un vrai défi à la France, car ses capacités défensives sont encore en développement.
Détection avancée mais action limitée
Du côté de la détection, notre pays est plutôt bien doté avec plusieurs systèmes complémentaires :
- Le Grand réseau adapté à la veille spatiale (GRAVES) repère les objets en orbite basse
- Helix, mis au point par ArianeGroup, suit la position de dizaines de milliers d'objets
- Des start-up comme Aldoria ou Look Up répertorient avec précision le trafic spatial
Mais repérer les menaces ne suffit pas. "La protection de nos intérêts spatiaux nécessite qu'on développe au plus vite des capacités d'action", avertit un expert. Dans ce domaine, notre pays accuserait dix à quinze ans de retard par rapport à la Russie ou à la Chine.
Rattraper le retard technologique
Consciente de ses lacunes, la France cherche à les combler. Elle a passé commande l'an dernier d'un satellite patrouilleur auprès de la PME toulousaine Infinite Orbits. Un engin similaire, baptisé Toutatis, devrait être lancé en 2027 pour l'orbite basse.
Vers 2030, le programme EGIDE renforcera nos capacités avec deux nano satellites de "défense active" supplémentaires. "Ces patrouilleurs auront pour mission de s'interposer entre nos satellites et ceux de nos adversaires", confie un haut gradé.
L'occasion manquée de l'intercepteur Dark
La France a pourtant raté une opportunité technologique majeure. La start-up française Dark avait imaginé un intercepteur équipé de bras robotisés, lancé depuis un avion et capable de protéger l'ensemble des satellites français. Mais la société n'a pas trouvé "d'ancrage suffisant" du côté de l'État et a mis la clé sous la porte.
"D'ici deux ans, le concurrent américain sera opérationnel. La France, elle, s'appuiera sur des technologies moins efficaces", déplore un connaisseur du dossier.
La stratégie de résilience spatiale
Face à ces défis, la dernière stratégie spatiale dévoilée par Emmanuel Macron repose sur trois cercles :
- Le cœur patrimonial avec quelques satellites de très grande qualité
- Les équipements de nos partenaires étrangers (Allemagne, Italie, États-Unis)
- Nos partenaires commerciaux qui comblent nos éventuels manques
"Dans cette configuration, la destruction d'un satellite n'entraîne pas forcément la disparition complète d'un service", explique Paul Wohrer.
Vers un "fordisme" du spatial
La réflexion va même plus loin : "On pourrait imaginer des lanceurs sur étagère, avec des satellites déjà intégrés, stockés près d'un pas de tir comme Kourou", détaille Raphaël Tavanti de l'Institut Montaigne. L'objectif est de gagner en temps de réaction pour remplacer rapidement des satellites hors service.
"D'ici deux ans, nous devrions pouvoir compter sur le microlanceur développé par Maïaspace. Lancer une charge utile sur un court préavis peut changer la donne stratégiquement", souligne un gradé.
L'enjeu financier des arbitrages politiques
Pour assurer la continuité du service fourni par nos satellites, les idées ne manquent pas. Mais la question du financement reste cruciale. Disposer d'un stock de satellites et de lanceurs coûterait extrêmement cher, au détriment potentiel de la dissuasion nucléaire ou de l'équipement des forces armées.
"De nombreux arbitrages politiques seront nécessaires dans les mois et les années à venir", conclut Raphaël Tavanti. Dans l'espace comme sur Terre, la réactivité sera déterminante pour la sécurité nationale.



