Succès inaugural pour le forum Guerres et Paix à l'Institut de France
La première édition du forum Guerres et Paix, organisée mercredi 1er avril au palais de l'Institut de France, a rencontré un franc succès avec la participation de 1 500 personnes. Cet événement majeur a proposé plus d'une vingtaine de conférences animées principalement par les journalistes de la rédaction du Point, accompagnés d'experts renommés comme Gérard Araud, Michel Goya et Bruno Tertrais.
Des militaires, des chefs d'entreprise clés de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française et des chercheurs ont partagé leurs analyses sur un monde où l'usage de la force s'est intensifié depuis l'offensive russe en Ukraine du 24 février 2022. Les interventions captivantes sont disponibles dans leur intégralité sur la chaîne YouTube du Point et en format podcast sur les principales plateformes d'écoute, annonçant déjà une prochaine édition tout aussi riche.
Le secteur bancaire, pilier de la souveraineté nationale
Nicolas Namias, président du directoire de BPCE, a souligné le rôle indispensable du secteur bancaire dans la souveraineté nationale. Pour lui, diriger une banque signifie accompagner les grandes transitions contemporaines, notamment géopolitique, qui place désormais la défense au cœur des priorités financières. Le groupe BPCE finance environ 20 % du secteur de la défense en France, avec des en-cours de crédit atteignant 11 milliards d'euros, un montant qui a doublé depuis début 2022.
Le groupe accompagne aujourd'hui 1 500 entreprises de la BITD, représentant un tiers du secteur. Nicolas Namias a présenté des outils innovants comme le premier European Defence Bond, une émission obligataire de 750 millions d'euros dédiée exclusivement à la défense. Sur le plan éthique, il a noté une évolution des critères ESG, la défense étant désormais perçue comme essentielle à la durabilité. Sa doctrine est claire : « Nous finançons tout ce qui n'est pas interdit. »
Accélérer l'effort de défense : défis industriels
Vincent Quintana du Gicat et Pauline Martre d'Alta Ares ont analysé les tensions de l'économie de guerre. Quintana dénonce un décalage entre les injonctions politiques et la réalité industrielle : « L'offre ne crée pas la demande. » L'industrie réclame de la visibilité pour investir, car une montée en puissance prend du temps. Il rappelle que le modèle français doit reposer sur un équilibre : 50 % de production nationale et 50 % d'exportation.
Pauline Martre observe un changement de paradigme sur le front ukrainien où « la quantité devient une forme de qualité ». Pour Alta Ares, l'enjeu est de passer à une production à très grande échelle. Elle alerte sur la compétition mondiale pour les talents aux compétences rares. Quintana rappelle que la France se classe 26e sur 27 pays de l'UE en matière d'accélération de son effort de défense, soulignant l'urgence de massifier les commandes.
L'avenir incertain du système de combat aérien du futur
Le programme Scaf, lancé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel pour développer un avion de chasse de sixième génération, traverse une crise profonde. Les tensions entre Dassault et Airbus compromettent son avancée. Éric Trappier, PDG de Dassault, s'est montré prudent, accordant « deux à trois semaines » pour trouver un accord franco-allemand.
Il insiste sur la nécessité d'un chef de file, estimant que Dassault, avec le succès du Rafale, a la légitimité pour diriger le projet. Le Scaf devait initialement voler en 2035, mais les désaccords sur son architecture et la dépendance aux matériels américains éloignent cette échéance. L'année 2026 sera décisive pour l'avenir du programme.
Sécuriser les détroits : enjeu vital pour l'économie mondiale
L'amiral Nicolas Vaujour a alerté sur l'impact des conflits terrestres sur les voies maritimes, citant le détroit d'Ormuz comme zone de friction majeure. Ce passage est crucial pour l'approvisionnement pétrolier de l'Asie, avec 80 % de son pétrole y transitant. La Chine, extrêmement dépendante, pourrait être amenée à intervenir diplomatiquement.
La France se positionne comme moteur de la sécurité maritime, initiant des efforts comme l'opération européenne « Agénor ». L'amiral souligne que 90 % des échanges mondiaux passent par la mer, nécessitant des marines puissantes et des bâtiments adaptables pour contrer des menaces asymétriques comme les drones.
Le porte-avions France libre : chantier du siècle
Pierre Éric Pommellet de Naval Group a présenté le futur porte-avions nucléaire France libre comme le chantier du siècle, mobilisant 800 entreprises françaises. Visant une mise en service en 2038, ce projet symbolise l'engagement industriel pour la souveraineté nationale. Le PDG a défendu l'agilité du navire face aux nouvelles menaces, capable de parcourir 1 000 km par jour et d'intégrer une flotte hybride d'avions et de drones.
Il a également évoqué la rupture du contrat australien de 2021 comme un tournant stratégique, poussant Naval Group à se réinventer et à accélérer ses succès à l'export.
Les démocraties face aux mutations technologiques
Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, a partagé son analyse de la situation au Liban, jugée « plus grave qu'en 2024 ». Elle appelle à ne pas sous-estimer les mutations technologiques, avec l'émergence d'armes saturantes nécessitant des investissements massifs dans l'espace, les fonds marins, le cyber et l'IA. Pour l'Europe, l'enjeu est d'éviter de segmenter la défense et de créer de nouvelles dépendances.
Elle conclut sur la résilience des démocraties : « La résilience d'une nation déterminée à défendre sa liberté déjoue tout. »
Robotisation et influence : les nouveaux fronts
Le général Bruno Baratz a décrypté les enseignements du conflit ukrainien, observant un élargissement du champ de bataille avec l'ajout des domaines cyber et cognitifs. L'omniprésence des capteurs crée une zone de mort sans ligne de front. Pour briser ce blocage tactique, il mise sur la robotisation pour recréer de la masse, tout en prévenant contre la dépendance technologique.
Frédéric Charillon et Jean-Claude Gallet ont analysé la vulnérabilité face aux guerres d'influence, appelant l'Europe à sortir de sa naïveté et à développer une culture de la vigilance décloisonnée pour rivaliser avec les modèles américain et chinois.



