L'Europe face aux défis géopolitiques : un réveil douloureux
Confrontée à Vladimir Poutine, à la montée en puissance de la Chine, et même aux brutalités de l'allié américain, l'Europe émerge d'un long sommeil dans la douleur. Que doit-elle anticiper désormais en matière de conflits armés ? Comment peut-elle s'y préparer efficacement ? L'historienne Bénédicte Chéron, qui publie ces jours-ci Mobiliser aux éditions du Rocher, apporte son expertise dans les Grands entretiens d'Anne Rosencher.
La perception française de la guerre en Ukraine : entre habitude et distance
L'Express : Cela fait quatre ans que la Russie a envahi l'Ukraine. Vous qui étudiez l'imprégnation des questions militaires dans la société, diriez-vous que les mentalités ont évolué en France ?
Bénédicte Chéron : La réponse est nuancée. Quatre années représentent une éternité pour ceux qui vivent la guerre, mais pour une société périphérique au conflit comme la nôtre, ce délai reste relativement court. On observe certes quelques évolutions significatives : les questions de défense occupent désormais une place plus centrale dans le débat public. Cependant, il convient de rester lucide. L'impression d'une médiatisation intense est souvent trompeuse, car les audiences des chaînes d'information en continu demeurent limitées et fragmentées. Après le choc initial de février 2022, une forme d'habitude s'est installée. Il est fort probable que, dans l'esprit de nombreux Français, cette guerre soit devenue "une crise comme les autres". Cette terminologie n'est pas anodine : depuis les années 1960, de nombreux conflits ont été présentés aux Français comme des crises, ce qui ne facilite pas toujours la compréhension de leurs logiques profondes.
La dissuasion nucléaire française : protection limitée et flou stratégique
La spécificité française réside dans la possession de l'arme nucléaire. Cette capacité écarte-t-elle toute possibilité de "conflit chaud" pour la France à l'avenir ?
Bénédicte Chéron : Absolument pas. On a tendance à l'oublier, mais les présidents de la République successifs ont employé la force sur la scène internationale de manière régulière dès les années 1960, puis de façon continue à partir de 1978. Des militaires français sont tombés dans des rapports de force internationaux, et ont causé des pertes dans ces mêmes confrontations. Cette précision est essentielle, car la France entretient une vision très sacrificielle de la figure du militaire : on oublie que leur fonction première est, au nom de la communauté politique, de porter atteinte à un ennemi. La spécificité des armées ne réside pas dans l'acceptation de mourir, mais d'abord dans l'acceptation de tuer – un renversement moral et psychologique fondamental. Ainsi, la France a continué à s'engager dans des conflits chauds au cours des décennies écoulées. Dès les années 1960, nous n'avons jamais pensé que le nucléaire nous protégeait de tout. L'objectif était double : assurer la sécurité du territoire national – le protéger des traumatismes des deux guerres mondiales – et disposer d'un atout stratégique permettant de peser sur les équilibres internationaux.
L'arme nucléaire protège-t-elle la France ou l'Union européenne dans son ensemble ?
Bénédicte Chéron : La question du périmètre d'emploi de la force renvoie à une interrogation fondamentale : de qui parle-t-on quand on dit "nous" dans les rapports de force internationaux ? Concernant l'arme nucléaire, la définition de ce périmètre – à quel moment décide-t-on de l'employer, de menacer de l'employer, et pour défendre qui ? – reste volontairement floue. Ce flou est nécessaire : c'est lui qui garantit la capacité dissuasive de l'arme. Cela n'empêche pas de s'interroger sur la notion de "nous", qui touche à la souveraineté politique. Cette question se pose avec une acuité particulière s'agissant du nucléaire, mais elle est plus générale. Lorsqu'on évoque l'emploi de forces conventionnelles dans des scénarios à l'est de l'Europe, on constate une dissonance entre le discours des autorités politiques et militaires – qui considèrent souvent que le "nous" inclut la France, une partie des Européens, voire l'OTAN – et les populations, qui se projettent principalement dans des cadres nationaux, car elles élisent des responsables politiques nationaux. Il n'existe pas encore de définition politique claire de la souveraineté européenne.
Préparations aux conflits futurs : entre scénarios stratégiques et réalités sociétales
À quoi la France et l'Europe doivent-elles se préparer en termes de conflits armés dans les années ou décennies à venir ? À quoi ces confrontations pourraient-elles ressembler ?
Bénédicte Chéron : La Revue nationale stratégique publiée à l'été dernier définit un scénario central d'affrontement "de haute intensité" à la frontière est de l'Europe. Sans écarter d'autres hypothèses, l'ensemble du discours politique récent ainsi qu'une série de décisions militaires s'orientent vers cette perspective. Cependant, la société française, relativement éloignée de cette frontière et vivant depuis soixante ans sous la protection de la dissuasion nucléaire, ne se projette pas encore dans ce scénario : elle ne perçoit pas en quoi cette hypothèse devrait modifier certains choix politiques, budgétaires, ou même des aspects de la vie quotidienne.
Pourtant, il faut aborder ces questions avec pragmatisme : évoquer un engagement de haute intensité à l'est de l'Europe soulève des interrogations concrètes, notamment sur notre capacité à fournir des munitions aux armées engagées. Cela pourrait impliquer de réaménager les temps de travail, de convertir des industries civiles en industries militaires. Ces questions ne sont pas secondaires : elles nécessitent que la population comprenne ce qu'on lui demande et en mesure l'extrême nécessité.
La mobilisation sociétale : entre perception des menaces et sentiment existentiel
Il y a quelques mois, le chef d'état-major des armées, le général Fabien Mandon, a déclaré que nous devions "accepter de perdre nos enfants pour protéger ce que l'on est". Comment interprétez-vous cette déclaration ?
Bénédicte Chéron : J'y perçois deux dimensions. Premièrement, un chef d'état-major qui s'inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs depuis le milieu des années 2010, cherchant à faire comprendre une réalité simple : l'emploi de la force militaire entraîne des conséquences désagréables. Si la démocratie française, si le pouvoir politique décide d'employer la force, cela a un coût humain. Deuxièmement, cette déclaration renvoie précisément à la question du "nous" évoquée précédemment. Qui est ce "nous" et que devons-nous protéger ? Dans les logiques de la guerre, interviennent une dimension temporelle – on le constate douloureusement en Ukraine actuellement – et une dimension spatiale, puisqu'il s'agit souvent de prises de territoire. Que considèrent les Français, en tant que communauté politique, comme digne d'être défendu ?
Cette réflexion englobe évidemment les modèles politiques – la démocratie face à d'autres types de régimes. Elle inclut également des questions de "valeurs", qui font débat dans la société, et c'est normal. Enfin, elle concerne le territoire lui-même. Il ne faut jamais oublier que les sociétés évoluent dans des espaces concrets. Lorsqu'on envisage ce que suppose une guerre de haute intensité – puisque c'est de cela qu'on parle aux Français depuis quelques années –, la question du territoire revient de manière très tangible. Dans l'histoire des sociétés démocratiques, les ressorts de mobilisation ne s'activent massivement – à de rares exceptions près – que lorsque la ligne rouge est franchie. Il est rare que des sociétés se projettent dans un conflit de haute intensité sans être profondément ébranlées dans leur espace de vie quotidien.
Le service militaire : entre mythologie française et réalités sociétales
Périodiquement, la question du rétablissement du service militaire refait surface dans le débat public. Vous parlez, à cet égard, d'une "mythologie" française. En quoi consiste-t-elle ?
Bénédicte Chéron : Elle repose sur l'idée que le service militaire serait le moyen de maintenir, dans une société fracturée, la manifestation de la volonté de défense de la nation. En réalité, il s'agit d'une vision très théorique. Au fil des décennies, le service militaire était devenu principalement un outil d'intégration, un dispositif socio-éducatif, bien plus qu'un moyen de constituer une armée de masse pour combattre. C'est de ce rôle "intégrateur" que les Français nourrissent de la nostalgie, et toutes les enquêtes – même les plus récentes – sur le souhait de voir rétabli le service militaire le confirment. De manière générale, on surestime le pouvoir de la parole politique ou des dispositifs étatiques à modeler la société. Ce que l'on observe, c'est que les sociétés agissent d'abord en fonction d'un rapport concret, perçu et partagé, à la menace. Les mots et les dispositifs verticaux ont moins d'impact que la perception d'un danger réel et existentiel.
C'est sans doute l'une des grandes questions pour les sociétés ouest-européennes aujourd'hui. Elles peuvent percevoir que la Russie constitue une menace pour l'Europe – les enquêtes d'opinion le montrent clairement. Cependant, entre percevoir une puissance comme une menace pour les équilibres internationaux et considérer qu'il faut soi-même entrer dans une logique de mobilisation, il y a un pas qui ne va pas de soi. Ces logiques de mobilisation ne s'activent que lorsqu'existe, très profondément dans la société, le sentiment qu'il y a quelque chose à sauver, et que ce quelque chose est existentiel.
L'Europe : continent des pantoufles ou réservoir de résilience ?
Face aux empires qui se reconstituent, face au patriotisme des États-Unis, l'Europe est-elle le continent des "pantoufles", comme on la décrit parfois ?
Bénédicte Chéron : On pourrait avoir l'impression que les sociétés européennes manquent de patriotisme. Cela n'empêche pas qu'elles puissent se mobiliser au moment opportun, dans des circonstances souvent difficiles à anticiper. Par ailleurs, dans les sociétés européennes – du moins à l'ouest de l'Europe, et notamment en France –, les jeunes générations manifestent aujourd'hui un sentiment de fierté nationale plus élevé que leurs aînés : à la fin des années 1990, le sentiment de fierté nationale était plus faible chez les jeunes de vingt ans qu'il ne l'est aujourd'hui. Évidemment, ces données globales ne rendent pas compte des fractions de la jeunesse très hostiles à l'idée de défense nationale ou au patriotisme, mais elles montrent aussi que certaines générations vivent moins dans l'idée qu'il serait possible d'atteindre une paix universelle par la simple diffusion du modèle de la démocratie libérale – une idée qui a largement structuré le débat public des années 1990. Les rapports de force internationaux rappellent que certaines exigences peuvent s'imposer aux sociétés sans qu'elles puissent entièrement les choisir.



