La vulnérabilité croissante des bases militaires face aux drones
L'attaque qui a coûté la vie à un militaire français et blessé six autres au Kurdistan irakien met en lumière les défis complexes de sécurisation des bases militaires en opérations. Confrontées traditionnellement aux tirs de roquettes et aux assauts terrestres, ces installations doivent désormais composer avec la menace émergente et particulièrement redoutable des drones.
Une dissémination stratégique pour plus de discrétion
Les militaires français touchés étaient déployés sur le camp « Black Tiger », situé au sud-ouest d'Erbil, dans le cadre d'un « éclatement temporaire » du dispositif français au Kurdistan. Cette dissémination des forces répond à un impératif de discrétion pour se prémunir contre les représailles lancées par des milices pro-iraniennes visant la présence militaire occidentale en Irak.
Le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l'état-major des Armées, précise que Camp Black Tiger est placé sous l'autorité des combattants kurdes Peshmergas et constitue une « base militaire protégée de façon périmétrique » avec des abris et un système d'alerte. Cependant, il reconnaît qu'« il n'y a aucun système qui soit totalement étanche » face à la diversité des menaces actuelles.
L'enquête sur l'attaque par drone Shahed
Une enquête est en cours pour déterminer si l'adjudant-chef Arnaud Frion a bien été tué par un drone Shahed, un engin de longue portée de conception iranienne doté de quelques dizaines de kilos d'explosifs. Yohann Michel, chargé d'études à l'Institut d'études de stratégie et de défense de l'université Lyon-3, explique la difficulté de défense : « Vous ne pouvez pas vous défendre si vous ne repérez pas la menace. Et plus vous la repérez tôt mieux c'est ».
Le spécialiste souligne qu'un « Shahed peut voler vraiment bas et si vous n'avez pas été informé en amont, vous risquez de le découvrir trop tard », comme cela arrive même à des unités ukrainiennes spécialisées dans l'interception de ces drones lancés chaque nuit contre l'Ukraine.
Les moyens de défense nécessaires
Face à cette menace, les experts militaires préconisent un équipement complet comprenant :
- Des radars spécialisés dans la détection de petites cibles
- Des capteurs acoustiques disséminés bien en amont des emprises militaires
- Des systèmes anti-aériens de courte portée
- Des canons à tirs rapides
- Des drones intercepteurs, utilisés à grande échelle par l'Ukraine mais dont la France n'est pas encore dotée
Yohann Michel insiste : « Les moyens de défense hors de la base restent la meilleure solution, c'est tout le problème d'avoir des emprises au milieu d'un territoire non contrôlé ».
Une préoccupation majeure pour les états-majors
Le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'Air, avait déjà alerté : « On ne protège pas une base en se limitant au grillage ». Il considère la menace des drones, petits ou gros, et la défense sol-air comme « une préoccupation majeure pour la protection de nos bases aériennes » sur le territoire national et à l'étranger.
Si l'armée française a réalisé « un bond en avant » dans la détection et l'identification de ces menaces, le général Bellanger reconnaît que la neutralisation des drones pose encore « quelques difficultés », notamment lors d'une récente rencontre avec l'association des journalistes de défense.
L'accumulation des menaces traditionnelles
Les drones s'ajoutent à des menaces présentes de longue date qui n'ont pas disparu, comme les roquettes tirées contre les bases opérationnelles avancées en Irak et en Afghanistan. Yohann Michel explique : « Face à des roquettes, le temps de réaction est si faible qu'il n'y a quasiment pas de moyens de défense une fois que le coup est parti, donc il faut des abris, des moyens de détection de départ de coup » pour donner l'alerte.
Michel Goya, ancien colonel et historien militaire, précise que l'adversaire doit s'approcher de la base pour tirer ses roquettes, nécessitant donc « surveiller les emplacements de tirs possibles » notamment par des patrouilles. Il rappelle qu'au Mali, « la menace principale pour les FOB, c'était les voitures-béliers, les voitures-suicides, c'était un peu les missiles de croisière du pauvre ».
Les limites de la fortification statique
Au fil du temps, les bases se sont fortifiées, mais Michel Goya souligne les limites de cette approche : « C'est bien pour la protection mais on voit bien que ça a des limites, à partir du moment où vous êtes dans une position statique connue de tous, vous êtes forcément vulnérables ».
Pour l'historien militaire, « on est finalement mieux protégés dilués dans le terrain, mobile, pas prévisible ». Il conclut avec réalisme : « Il n'y a pas de bonne solution. Si on ne veut pas avoir de pertes, on n'y va pas tout simplement pour ne pas prendre de risque, ou on se replie ».
Cette analyse met en lumière le dilemme permanent des forces militaires en opérations extérieures : trouver l'équilibre entre protection des troupes et efficacité opérationnelle dans un environnement de menaces de plus en plus diversifiées et sophistiquées.



