Le stratège de Trump pris à son propre piège
S'il fallait résumer la pensée d'Elbridge Colby, ce pourrait être : « Ne laissez pas l'Iran nous distraire de la Chine ». C'est le titre d'un éditorial publié le 24 septembre 2019 dans le Wall Street Journal par l'actuel sous-secrétaire à la Défense américain. Cette phrase est aujourd'hui utilisée contre lui par les élus du Congrès qui pointent ses contradictions.
Une audition révélatrice d'incohérences
Au Capitole, jeudi, Colby est auditionné par la commission des forces armées de la Chambre des représentants. Pat Ryan, représentant démocrate de l'État de New York, a fait imprimer cet éditorial sur un panneau. « Je ne cherche pas à vous piéger », assure-t-il, avant d'ajouter qu'il tente simplement de comprendre « les incohérences majeures » entre ses propos d'alors et ceux d'aujourd'hui.
Colby n'est pas le seul dont les positions rendent perplexe. Ryan cite également J. D. Vance qui affirmait en octobre 2024 qu'une guerre contre l'Iran « serait une énorme dispersion des ressources et un coût exorbitant ». Il mentionne aussi Donald Trump refusant que les États-Unis « jouent les gendarmes du Proche-Orient ».
« Certains pensent que Washington peut mener un effort militaire majeur au Proche-Orient et conserver son avantage en Asie. C'est une illusion rassurante. Ça vous dit quelque chose ? C'était vous, M. Colby », lance le représentant démocrate. Il rappelle ensuite les propres mots de Colby : « Une intervention en Iran coûterait non seulement des vies américaines, mais consommerait également d'énormes quantités de munitions et d'équipements, et détournerait l'attention des Américains de l'Asie. »
L'architecte du recentrage sur la Chine
Elbridge Colby, sous-secrétaire adjoint à la Défense pour la stratégie et le développement des forces pendant le premier mandat de Trump, a élaboré la Stratégie de défense nationale de 2018. Il y théorisait le recentrage autour de la menace chinoise. Ce diplômé de Harvard et Yale, membre du Metropolitan Club de Washington, est considéré comme l'architecte du « réalisme radical ».
Son livre The Strategy of Denial: American Defense in an Age of Great Power Conflict est devenu la bible des faucons anti-Chine. Colby proclame la fin de la guerre contre le terrorisme et la « grande priorisation » à l'ère de la compétition entre puissances majeures. Sa doctrine privilégie la sécurité de Taïwan et du « premier chapelet d'îles » de l'Indo-Pacifique.
Le durcissement sur l'Iran et l'adoucissement sur Taïwan
Lors de son audition devant le Sénat en 2025, Colby avait été présenté par J. D. Vance lui-même, montrant l'importance que la Maison-Blanche accordait à sa confirmation. Pourtant, quelque chose a changé depuis. « Votre position sur la politique très claire de Donald Trump à l'égard de l'Iran semble s'être considérablement durcie, tandis que votre position sur l'importance de Taïwan pour les États-Unis semble s'être considérablement adoucie », a ironisé Roger Wicker, sénateur républicain du Mississippi.
Colby a élaboré la Stratégie de défense nationale de janvier 2026 qui affirme que l'opération Marteau de Minuit a « annihilé le programme nucléaire » de l'Iran. Le document précise que le régime est « plus faible et vulnérable qu'il ne l'a jamais été depuis des décennies ». Il ajoute qu'Israël est « plus que désireux et capable de se défendre » et que les alliés du Golfe sont « de plus en plus disposés et capables d'en faire davantage ».
La défense problématique de la position actuelle
Devant la commission des forces armées, Colby ne prononce le nom de l'Iran qu'une seule fois. Il insiste sur la nécessité de concentrer les efforts militaires sur l'Indo-Pacifique, « le plus grand marché du monde ». Cette position entre en contradiction avec l'opération Furie épique menée contre l'Iran.
Adam Smith, démocrate de l'État de Washington, souligne l'incohérence : « Donald Trump a affirmé très clairement : “Si je suis élu président, nous n'entrerons pas en guerre contre l'Iran.” Et pourtant nous en sommes là. Je suis donc sincèrement curieux de savoir ce qui a changé. »
Colby répond que rien n'a changé : « Le président a toujours été constant... l'Iran ne peut pas posséder d'arme nucléaire... le président parle constamment de paix par la force. » Cette réponse ne convainc pas les élus, même ceux qui admiraient ses travaux passés.
L'Europe et l'Ukraine, autres points de friction
L'autre sujet épineux concerne l'Europe. La Stratégie de défense nationale de 2026 est claire : « La guerre en Ukraine doit cesser... Cette responsabilité incombe avant tout à l'Europe ». Le soutien américain doit être « plus limité ». C'est du bureau de Colby qu'est venu, l'été dernier, l'ordre de stopper des livraisons de munitions à l'Ukraine, sans l'accord du Congrès.
Dan Bacon, républicain du Nebraska, critique cette approche : « Le président traite Poutine avec des gants de velours et Zelensky avec des gants de boxe. Il y a comme un aveuglement moral sur la Russie. » Il dénonce également le traitement infligé aux alliés baltes, alors que le Pentagone a évoqué un retrait des forces de la région.
Un « loyal lieutenant » qui ne convainc personne
Sous les ordres d'un président pour lequel la doctrine importe peu, et en pleine guerre qui contredit ses principes, Colby n'a la confiance de personne. Il répète qu'il est le « loyal lieutenant » de Trump, mais les républicains en doutent.
Mike Turner, élu de l'Ohio, résume le sentiment général : « Est-ce que M. Colby s'enferme dans une pièce pour décider s'il est “aligné” sur le président, ou est-ce le président Trump qui prend les décisions ? Car nous sommes tous à l'aise avec les décisions du président Trump, pas avec celles de M. Colby. »
Pat Ryan, démocrate, pense quant à lui que Colby n'est pas d'accord avec beaucoup de décisions de Trump : « Je sais que vous êtes épuisé, car je ne pense pas que vous soyez d'accord avec beaucoup de ce qu'il fait. »



