24 mars 1982 : Une date historique pour la décentralisation française
Dans les archives de notre histoire politique, le 24 mars 1982 s'inscrit comme une date charnière. L'élection des présidents de Conseils généraux donne ce jour-là le véritable coup d'envoi du processus de décentralisation en France. Retour sur la séance historique qui s'est tenue au Conseil général de Bordeaux, où l'émotion était palpable et les enjeux considérables.
Une salle comble pour un moment solennel
Dès le matin, la salle du Conseil général de Bordeaux affichait complet. Le public, exceptionnellement nombreux, se pressait pour assister à cet événement marquant. Les 63 conseillers, mettant de côté leurs querelles électorales, se plièrent avec gravité à la solennité du moment. « Diable, ce n'est pas sans émotion que l'on devient majeur ! » pouvait-on entendre dans l'assemblée. Car il s'agissait bien de cela : grâce à la loi sur la décentralisation, l'installation de la nouvelle assemblée départementale prenait une valeur symbolique forte, celle d'une revanche des élus locaux sur l'administration centralisatrice qui avait régi le pays pendant si longtemps.
Un ordre du jour chargé et des tensions politiques
William Lacoste, doyen d'âge de l'assemblée, ouvrit la séance par un discours traditionnel où il mêla habilement idées générales et hommages au corps préfectoral. Puis vint le moment des premières tensions. Marc Bœuf, porte-parole du groupe socialo-communiste, annonça la présentation d'une liste de dix noms pour les postes de vice-présidents.
Yves Lecaudey, représentant le groupe des démocrates et libéraux (opposition), exprima son amertume : « Nous n'aurons donc aucune place dans cet exécutif et nous en prenons acte. C'est une interprétation nouvelle, originale, de la représentation proportionnelle. Ici, nous, semble-t-il, décentralisation ne se marie plus avec répartition des responsabilités. »
Claude Barande lui répondit fermement : « Qui dit exécutif dit homogénéité. Voyez d'ailleurs ce que vos amis politiques ont décidé ce matin-même dans le Lot-et-Garonne où ils sont majoritaires. Il n'y a pas bafouillage. » L'argument porta, et la discussion s'arrêta là.
L'élection de Philippe Madrelle et la composition de l'exécutif
L'assemblée procéda ensuite à l'élection du président. Philippe Madrelle se retrouva seul candidat, le groupe des démocrates et libéraux ayant décidé de boycotter le vote. Sur les 34 conseillers qui prirent part au scrutin, 33 votèrent pour Philippe Madrelle et un bulletin resta blanc. Le sénateur-maire de Carbon-Blanc était ainsi reconduit pour un troisième mandat en six ans, une élection sans surprise mais acquise de justesse.
Les dix vice-présidents furent élus avec le même score serré. La liste majoritaire comprenait : Marc Bœuf (PS, premier vice-président), Claude Barande (PS), Claude Scipion (PC), René Bonnac (PS), Jacques Maugein (PS), Pierre Biondini (PS), Volny Favory (PS), Jean Lafourcade (PC), Jean Sango (PS) et Yves Buffet (PS). On notera la présence remarquée de deux communistes parmi les vice-présidents, proportionnellement à leur représentation au conseil.
Désignations régionales et organisation interne
Les conseillers désignèrent également les représentants des collectivités locales de la Gironde au Conseil régional d'Aquitaine. Neuf places étaient à pourvoir parmi 26 candidats. Dans un souci de proportionnalité et de non-cumul des mandats, le groupe des démocrates et libéraux ne soutint que quatre candidats, tous maires n'appartenant pas à l'assemblée départementale.
La liste de gauche passa d'extrême justesse, avec quelques votes blancs et un panachage révélant des tensions internes. Tous les élus étaient conseillers généraux, à l'exception de Jean Barrière, responsable régional du Parti communiste.
Le président procéda également à un tirage au sort pour répartir les six nouveaux cantons créés (Lormont, Floirac, Mérignac 2, Pessac 1, Gradignan et Blanquefort) entre les deux séries de renouvellement.
Un discours historique et une passation de pouvoir symbolique
Dans son discours de remerciements, Philippe Madrelle insista sur l'importance historique du moment : « 24 mars 1982 ! Cette date figurera désormais dans les livres d'histoire ! Nos enfants apprendront que c'est aujourd'hui, dans l'ensemble de nos départements français, qu'est mise en place la loi relative aux libertés des communes, des départements et des régions. »
Il développa sa vision de la décentralisation : « Décentraliser, c'est faire de nos institutions des institutions libres, majeures et responsables. C'est distribuer des mécanismes du pouvoir et de responsabilité à l'ensemble des citoyens, c'est donner aux administrés un droit de regard sur la gestion des affaires publiques. »
Le préfet Verger répondit aux éloges de Madrelle en rappelant que « s'il y a partage, il n'y a pas coupure », exprimant sa confiance dans l'harmonie des relations futures. La passation de pouvoir se concrétisa par une poignée de main entre les deux hommes, un geste simple mais chargé de sens, alors que se tournait une page de cent quatre-vingts années de centralisme.
La séance s'acheva sur une émotion palpable, renforcée lorsque le préfet quitta la salle, entraînant dans son sillage le secrétaire général, le directeur de cabinet et le sous-préfet. Un vide soudain à la tribune symbolisait le changement d'époque qui venait de s'opérer.



