Éducation nationale : des programmes rénovés mais une mise en œuvre chaotique
Programmes scolaires : rénovation et chaos politique

Pas d’Éducation nationale sans programmes nationaux. C’est une des spécificités de la France, souvent enviée par les pays étrangers. Voilà donc, apparemment, un motif de fierté et surtout de soulagement, tant les directives précédentes relevaient souvent du pédagogisme le plus échevelé. C’est à elles que l’on devait, par exemple, l’invention du « référentiel bondissant » pour désigner un ballon, de l’ « espace profond standardisé » pour évoquer une piscine, du « duel médié par une balle ou un volant » pour parler d’un sport de raquettes ou de « la construction d’un projet expressif » pour caractériser l’acrobatie.

C’est le premier président de Conseil supérieur des programmes (CSP), une instance créée par la loi Peillon sur la refondation de l’école en 2013, qui considérait qu’un élève ne devrait pas être sanctionné quand il se trompe au pluriel et écrit « les petitent fleurs ». « J’assume mon côté gauchiste, je déteste ce terme de sanction. Il faut corriger, oui bien sûr, mais surtout interroger l’élève », proclamait Michel Lussault en 2017 dans Le Parisien.

Il a démissionné pour cause d’incompatibilité avec le ministre après l’arrivée de Jean-Michel Blanquer Rue de Grenelle. Et personne ne l’a regretté. La Société des agrégés se félicitait même de son départ et souhaitait que, à l’avenir, « les publications et discussions relatives aux programmes soient exemptes du jargon qui sert trop souvent, dans l’Éducation nationale, de cache-misère à l’absence de pensée et de contenu ».

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Mettre fin à l’errance pédagogiste

C’est désormais chose faite. Depuis la rentrée dernière, de nouveaux programmes s’appliquent – très – progressivement de la maternelle à la fin du collège. Tout a été revu du sol au plafond sous la houlette de Mark Sherringham, un inspecteur général de philosophie qui a présidé le Conseil supérieur des programmes de février 2022 à janvier dernier.

Pour la première fois depuis longtemps, une large place est accordée aux contenus culturels explicites et aux compétences disciplinaires. Les programmes, qui étaient auparavant élaborés par cycles (1 pour la maternelle, 2 du CP au CE2, 3 du CM1 à la sixième, 4 de la cinquième à la terminale), sont désormais annualisés, afin que chaque professeur connaisse exactement sa mission, sache où en sont ses nouveaux élèves dans leurs apprentissages et soit plus motivé pour boucler le programme. Des « exemples de réussite » sont inclus dans les programmes afin de servir de guide et de support aux enseignants. Une labellisation des manuels scolaires est envisagée, notamment pour le français et les mathématiques à l’école élémentaire.

L’idée est simple : certaines communes n’ont pas les moyens de remplacer les livres scolaires quand les programmes changent ; le risque est donc très élevé que les élèves continuent à utiliser des manuels datés, ce qui rend quasiment inopérante la réforme des programmes. Voilà pour l’architecture générale, censée mettre fin à des années d’errance pédagogiste.

Derrière la vitrine, des coulisses peu reluisantes

Mais derrière cette belle vitrine se dissimulent tous les symptômes du chaos politico-financier qui s’est emparé du pays depuis la réélection d’Emmanuel Macron, en 2022. Pendant un peu plus d’un an, Pap Ndiaye est un ministre hésitant, voire immobile. Il est remplacé par Gabriel Attal en juillet 2023. Le nouveau et jeune ministre s’empare de ses nouvelles fonctions avec éclat. Il lance le « choc des savoirs », qui prévoit la création de groupes de niveaux dans les matières fondamentales au collège mais aussi la mise en œuvre de nouveaux programmes de la maternelle à la classe de troisième.

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La révolution qu’il annonce a à peine le temps d’être lancée qu’il est nommé Premier ministre en janvier 2024. Sur le perron de l’hôtel Matignon, lors de la passation des pouvoirs avec Élisabeth Borne, il assure qu’il « emmène la cause de l’école avec (lui) ». Et ce ne sont pas des paroles en l’air. La veille au soir, avant de quitter la Rue de Grenelle, il a signé la première lettre de saisine pour la refonte des programmes. Il en fera parapher deux autres par la nouvelle ministre de l’Éducation nationale, Nicole Belloubet. Laquelle, pour le dire aimablement, n’est pas très allante sur toutes ces réformes qui ne plaisent pas trop aux syndicats. Elle traîne les pieds sur les groupes de besoins et se fait tordre le bras pour poursuivre la refonte des programmes.

Fin 2023, Gabriel Attal doit rendre un arbitrage pour que se poursuive cette dernière. Plus seulement sur le français, les mathématiques et les langues vivantes, mais sur l’ensemble des matières.

Le Conseil supérieur des programmes progresse donc en terrain miné, mais sous la protection de Matignon… Jusqu’à la dissolution de juin 2024. Ensuite, les choses avancent cahin-caha. Le décret sur la labellisation des manuels scolaires passe avec succès devant le Conseil d’État. Il est prêt pour publication au Journal officiel. Il ne sera jamais publié.

Depuis, trois ministres se sont succédé (Anne Genetet, Élisabeth Borne, Édouard Geffray), mais aucun n’a déterré le décret. Motif : cette labellisation aurait entraîné que l’État accorde une aide financière aux communes pour investir dans les ouvrages adaptés aux nouveaux programmes, et accessoirement exigé une – modeste – rallonge budgétaire pour le CSP, chargé de l’évaluation des nouveaux livres. Or Michel Barnier acte très vite qu’il est à la tête d’un pays en faillite et tout le monde, dans son entourage, en est bien conscient.

Un vieux trou dans la raquette

Mais ce qui va coûter le plus cher à l’État, ce sont les nouveaux programmes pour le collège. En effet, à la suite d’un vieux trou dans la raquette administrative, c’est lui qui doit payer pour les manuels scolaires des collèges, et non les départements, tandis que les régions les financent pour le lycée, et les communes pour l’école élémentaire. Or la facture s’élève à plus de 300 millions d’euros. Une somme introuvable.

Que faire dans une telle situation ? La réponse est simple : rien. Matignon laisse donc le CSP poursuivre sa refonte des programmes dans toutes les matières, vraisemblablement parce que personne ne veut se résoudre à annuler une saisine et donner ainsi le sentiment de revenir en arrière.

Cette situation absurde, avec un CSP qui continue à travailler (47 groupes d’experts avec un effectif total de 437 personnes, 512 réunions sur une période de dix-huit mois) et un ministère qui feint de regarder ailleurs, se poursuit de manière exacerbée quand François Bayrou remplace Michel Barnier à Matignon. L’Éducation nationale échoit à Élisabeth Borne, avec le rang de ministre d’État. Pas un instant il n’est alors question de poursuivre le processus de labellisation, pourtant nécessaire pour donner aux élèves de CP, de CE1 et de CE2 les meilleures chances d’acquérir les savoirs fondamentaux avec des manuels adaptés aux programmes.

Les 300 millions qu’il va falloir débourser pour les livres scolaires de toutes les matières au collège donnent aussi des sueurs froides aux têtes pensantes de la Rue de Grenelle. Certes, il ne s’agit pas de trouver cette somme sur un seul exercice budgétaire, puisque la mise en place des nouveaux programmes est progressive (à raison d’un niveau chaque année). Mais la réalité est cruelle : il n’y a pas d’argent. Et la prudente réserve qui en résulte peut se comprendre.

Le reste est bien plus discutable. Par exemple, la ministre ne signe pas de lettre de saisine pour stopper le processus de refonte des programmes, si bien que ceux-ci sont prêts à être publiés sous forme de projets par le CSP au printemps 2025. Faute de directive contraire, le président du CSP les rend publics en juillet. Mais le ministère ne bouge pas. Et il ne se passe rien.

La tactique d’Édouard Geffray

Si, tout de même, il se passe une chose ! Et il n’est pas question cette fois de surveiller les dépenses de l’État. Le ministère de l’Éducation nationale, sous le patronage d’Élisabeth Borne, cède aux demandes des syndicats sur un point fondamental, concernant les programmes du cycle 3 (CM1, CM2, sixième) en français, en mathématiques et en langues, programmes qui doivent être partiellement appliqués à la rentrée suivante. Il accepte que les « exemples de réussite », qui sont censés, pour la première fois, être intégrés aux programmes afin de guider les professeurs et leur fournir des indications précises, en soient détachés. Sinon, c’est paraît-il la liberté pédagogique qu’on assassine. Celle-ci est un alibi commode pour détricoter le travail amorcé sous la houlette de Gabriel Attal, un jeune homme pressé qu’Élisabeth Borne a toujours apprécié avec énormément de modération.

Outre cette reculade, au terme de cette brillante gouvernance, trois ministres successifs se sont donc confortablement assis sur le décret de labellisation des manuels et ont évité d’arbitrer la mise en application des nouveaux programmes dans les matières autres que le français, les mathématiques et les langues vivantes.

Il a fallu attendre que leur succède, en décembre 2025, Édouard Geffray, précédemment à la direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco), pour que la situation se débloque – un peu. Le nouveau ministre laisse, certes, le décret de labellisation des manuels bien enfoui au fond d’un tiroir, mais à défaut de courage il fait preuve d’habileté concernant l’application de tous les nouveaux programmes. Le calendrier de mise en œuvre sera très, très progressif. Ainsi la classe de cinquième sera concernée dès septembre 2026, mais la quatrième en 2027 et la troisième en 2028. Autrement dit, la charge du financement des manuels pour ces deux derniers niveaux incombera au gouvernement nommé après la présidentielle de 2027.

Pendant ce temps, il est loisible de continuer à regarder la France tomber dans les classements internationaux sur le niveau des acquis des élèves…