Front populaire 1936 : le Midi rouge oublié de l'histoire
Quatre-vingt-dix ans après les événements de mai-juin 1936, le souvenir du Front populaire dans le Languedoc et le Roussillon reste bien pâle. Pourtant, cette région a joué un rôle pionnier, notamment dans le monde viticole, mais l'historiographie parisienne l'a largement négligée. Le chercheur montpelliérain Philippe Lacombrade, qui a coanimé un colloque sur le sujet, déplore ce manque d'intérêt pour l'histoire provinciale.
Des grèves agricoles avant l'heure
Dès décembre 1935, des ouvriers agricoles et viticulteurs se mobilisent pour obtenir des augmentations de salaire. Les vendanges de cette année-là sont suivies de protestations à Cruzy et Saint-Chinian en janvier-février 1936. En juin, à Montpellier, des ouvriers agricoles se mettent en grève dans les domaines des grands propriétaires. Ces mouvements annoncent le Front populaire national.
Les grèves dans les autres secteurs débutent après les Accords Matignon du 8 juin. La première éclate le 10 juin aux établissements Fouga de Béziers, où 1 400 ouvriers sur 2 000 cessent le travail. Le bâtiment suit à Perpignan le 12 juin, puis Montpellier se mobilise à partir du 15. Des commandos à vélo sillonnent la ville et ses environs pour inciter à la grève. Les chantiers de la clinique Saint-Charles sont occupés, la compagnie générale d'électricité est prise en main par les grévistes qui maintiennent le courant. Suivent les tramways, les coiffeurs, les garçons de café.
Des accords rapides dans certaines villes
À Sète et Alès, des accords sont trouvés rapidement. À Nîmes, la grève dans l'habillement est brève, mais d'autres secteurs tiennent jusqu'à la mi-juillet. Les négociations aboutissent à des conventions collectives, la semaine de 40 heures, les congés payés et des hausses de salaires. Le pouvoir politique local, proche des grévistes, favorise ces accords.
Une victoire électorale sans surprise
La victoire du Front populaire n'était pas une surprise dans le Midi rouge, où la gauche dominait. Paradoxalement, l'année 1936 marque un recul en voix par rapport à 1932, en raison de l'abstention. Les partis de gauche se faisaient concurrence, les radicaux courtisant l'électorat conservateur. Mais au second tour, l'élan national l'emporte : tous les députés du Languedoc et du Roussillon élus sont de gauche, sauf deux en Lozère. Dans le Gard, deux communistes entrent au Parlement pour la première fois.
Le soir du 3 mai 1936, la foule descend dans la rue. Les grands rassemblements ont lieu à partir du 14 juin : 10 000 personnes à Montpellier et Nîmes, 15 000 à Perpignan, 7 000 à Narbonne, avec fanfares et bals populaires.
La revanche des patrons
Mais les commerçants et artisans répliquent. Le 3 juillet 1936, la Chambre de commerce organise une manifestation de 3 000 à 4 000 personnes à Montpellier. Philippe Lacombrade évoque une « revanche des patrons », qui se recomposent. En 1938, sous Daladier, les acquis de 1936 sont rognés.
Une journée d'études historiques a eu lieu le 20 mai sur le campus Saint-Charles de Montpellier, pour les 90 ans de cette période fondatrice mais trop souvent oubliée.



