La chute d'un monument politique à Pau
L'ancien Premier ministre François Bayrou a perdu de sa superbe avec son passage à Matignon, tandis que le socialiste Jérôme Marbot labourait patiemment le terrain et emportait enfin l'adhésion générale de la gauche qu'il espérait depuis 2014. Cette défaite marque un tournant historique dans la vie politique paloise.
Le triangle des Bermudes électoral
Tous les récits de l'essoufflement de l'ancien Premier ministre n'effaceront pas un constat implacable. À 57, 61 ou 74 ans, dans des triangulaires, François Bayrou est toujours battu. En 2008, quand Nicolas Sarkozy a poussé un candidat de droite pour grignoter suffisamment de voix afin de l'empêcher d'accéder au fauteuil de maire de Pau. En 2012, quand le même Sarkozy, révulsé par le ralliement du centriste à Ségolène Royal lors de la présidentielle, a maintenu un candidat UMP pour lui faire perdre son siège de député.
François Bayrou l'avait finalement emporté aux municipales de 2014 puis en 2020, sans triangulaire et avec la droite comme alliée. Mais en 2026, le président du Modem savait qu'il replongerait dans le triangle des Bermudes électoral avec le très probable maintien du Rassemblement National au second tour. La candidate Margaux Taillefer a multiplié par deux le score de la formation d'extrême droite par rapport à 2020. Tout ou partie des 344 voix de retard de François Bayrou se trouve dans les 4 319 bulletins et les 16% du RN dimanche.
La stratégie victorieuse de Jérôme Marbot
Il fallait pourtant à Bayrou faire le plein des voix pour contrer la dynamique de Jérôme Marbot, 49 ans, candidat malheureux du dernier scrutin municipal. L'ancien adjoint de la socialiste Martine Lignières-Cassou, maire de 2008 à 2014, est enfin parvenu à réunir la gauche grâce à un mouvement lancé il y a dix-huit mois. La lame de fond a tout emporté, y compris une primaire à gauche tuée dans l'œuf à la fin 2025 alors qu'elle visait à le contourner.
Jérôme Marbot a refusé d'y prendre part. Un mystérieux candidat a plombé l'organisation avant qu'on ne découvre le pot aux roses : Marc Dupuis n'existait pas, il avait été inventé par des citoyennes et citoyens atterrés par le niveau du débat. Jérôme Marbot comptait déjà sur le soutien actif de cinq formations de gauche : Génération.s, Génération écologie, le Parti communiste français, le Parti socialiste et L'Après. Il est sorti renforcé de ce fiasco organisé.
Douze années d'opposition opiniâtre
Mais si Jérôme Marbot est passé de 6 884 bulletins au premier tour à 11 174 au second, il le doit d'abord à lui-même et à cette crédibilité construite en douze années d'opposition opiniâtre. Un véritable sacerdoce face à l'imposante figure de François Bayrou, qui transfigurait la ville à coups de réalisations marquantes :
- Bus à hydrogène en site propre
- Nouvelles halles de marché
- Pôle culturel du Foirail
- Refonte complète du quartier Saragosse
L'inauguration du pôle culturel du Foirail, projet phare de François Bayrou, avait eu lieu en présence du président Emmanuel Macron le 30 septembre 2022. Humaniste, jamais radical dans ses prises de parole au contraire de ses colistiers, l'ancien secrétaire du PS départemental a souvent été vu comme modéré. Trop modéré selon certains, qui s'étonnaient de ne pas le voir exploiter l'affaire Bétharram ou celle des assistants européens du Modem qui embarrassaient son adversaire.
Les faiblesses de la campagne Bayrou
Deux polémiques plus nationales que locales, même si les huit mois de François Bayrou à Matignon ont aussi interrogé les Palois quant à sa capacité à répondre aux attentes du moment. L'hospitalisation du maire en fin d'année 2025 pour une grippe sévère et son départ très tardif en campagne n'ont pas aidé à les rassurer.
Pendant ce temps, Jérôme Marbot fourbissait ses armes, développant ce projet de ville au service de ses citoyens plutôt qu'à celui de son prestige. Quand son adversaire brandissait les slogans Pau se meurt, du temps de l'ancienne majorité socialiste, l'ex-adjoint de Martine Lignières répondait vieille politique. Quand le maire sortant répétait ses allusions aux dossiers de l'avocat plaidés contre la Ville, l'éternel opposant répondait attaques indignes.
Le tournant décisif
Les deux hommes se sont vertement expliqués en coulisses, à l'issue du débat du second tour. À ce moment, peut-être le socialiste avait-il compris que la cité d'André Labarrère était prête pour un nouveau chapitre. Jérôme Marbot n'a d'ailleurs pas attendu l'officialisation des résultats, dimanche soir, pour partager son immense joie avec les militants rassemblés place du Foirail.
À la même heure, François Bayrou citait Kipling d'une voix crépusculaire au pavillon des Arts. Le discours du sortant ressemblait davantage à un au revoir qu'à une diatribe de premier opposant, surtout quand les tournures arrivaient au passé plutôt qu'au présent : Tout mon espoir et toute notre vigilance sera pour qu'on ne casse pas l'élan que nous avions... que nous avons réussi à porter.
L'après-défaite de Bayrou
Ce sera la responsabilité de toute l'équipe qui siègera au nouveau conseil municipal, concluait-il avant les mots du poète. Et que j'aiderai de toutes mes forces... Le pas de côté devrait se confirmer : l'ancien Premier ministre ne siègera pas au conseil municipal. Après une probable diète médiatique, François Bayrou continuera de s'exprimer sur la politique locale comme sur les dossiers à portée nationale.
Une nouvelle épreuve l'attend avec le procès en appel des assistants parlementaires du Modem, à l'automne prochain. Cette défaite municipale marque ainsi un tournant dans la longue carrière politique de François Bayrou, tandis que Jérôme Marbot inaugure une nouvelle ère pour la ville de Pau après douze années d'opposition patiente et déterminée.



