La mutation inquiétante de l'antisémitisme contemporain
Quel point commun unit Jean-Luc Mélenchon, Rima Hassan, Aymeric Caron et Édouard Drumont, l'auteur notoire de La France juive publié en 1886 ? Cet ouvrage, véritable bréviaire de l'antisémitisme pré-hitlérien qui attribuait tous les malheurs de la France à un vaste complot juif, connut un succès éditorial considérable en France puis à l'étranger. Ces personnalités contemporaines, selon l'analyse, ne souhaitent pas non plus le bien des Juifs, mais sous une forme renouvelée.
De l'antisémitisme déclaré à l'antisionisme militant
Comme le remarquait avec ironie Georges Bernanos, Hitler a « déshonoré » l'antisémitisme traditionnel. En conséquence, les antisémites modernes ont adopté le masque a priori moins clivant de l'antisionisme. Plutôt que de réclamer ouvertement l'extermination des communautés juives comme le faisait le Führer – qui comparait les Juifs à un « bacille » –, les nouveaux antisémites prônent désormais la destruction pure et simple d'Israël. Cette cible géographiquement éloignée semble moins directement concerner nos sociétés occidentales, facilitant ainsi la diffusion de ces discours.
La survie même d'Israël constitue d'ailleurs la clé explicative principale du conflit avec l'Iran, pays déterminé à se doter de l'arme nucléaire pour régler ce qu'il nomme le « problème hébreu ». Cette position iranienne bénéficie d'un soutien de facto d'une partie significative de la gauche française. Si l'État hébreu venait à être rayé de la carte comme le souhaitent la République islamique d'Iran, les Frères musulmans, le mouvement controversé « Free Palestine », les éléments les plus radicaux de La France Insoumise et divers groupes islamistes mondiaux, le sort des 7,3 millions de Juifs et des 2 millions d'Arabes israéliens deviendrait dramatiquement incertain.
Une proposition de loi controversée à l'Assemblée nationale
Les nouveaux antisémites peuvent-ils continuer à prôner impunément la destruction d'un État souverain reconnu par la République française ? C'est précisément la question cruciale que doit trancher l'Assemblée nationale en examinant la proposition de loi de la députée macroniste Caroline Yadan. Ce texte législatif cible spécifiquement cette dernière mutation du virus antisémite, mais son adoption est loin d'être acquise.
Les élus du MoDem manifestent une réticence palpable, adoptant des positions ambiguës et jouant les effarouchés, tandis que La France Insoumise et ses alliés dénoncent avec véhémence ce texte qu'ils jugent liberticide, bien qu'il puisse être amélioré. Cette opposition farouche explique le succès retentissant d'une pétition nationale qui a déjà recueilli plus de 600 000 signatures et pourrait atteindre le million, voire bien au-delà.
L'équilibre délicat entre liberté d'expression et protection démocratique
Il serait évidemment grave d'entraver, même marginalement, la liberté d'expression concernant le sionisme ou la politique de Benyamin Netanyahou, sujets qui doivent pouvoir être contestés démocratiquement. La future loi devra donc circonscrire avec précision son champ d'application. Cependant, une question fondamentale persiste : une démocratie comme la nôtre peut-elle tolérer des appels publics à la destruction d'un pays, équivalant à des appels au meurtre de masse ?
Lorsque le député communiste Jean-Claude Gayssot fit voter en 1990 la loi éponyme réprimant les actes racistes, antisémites et xénophobes ainsi que la négation des crimes contre l'humanité, certains – dont l'auteur de ces lignes – s'insurgèrent au nom des libertés fondamentales. Aujourd'hui, force est de reconnaître l'utilité de ce texte visionnaire. Avec le principe de laïcité, la loi Gayssot a constitué l'un des garde-fous essentiels ayant empêché la France de sombrer dans les dérives communautaristes qui affectent profondément le monde anglo-saxon.
L'élargissement des cibles du communautarisme politique
Les catholiques représentent-ils les prochaines cibles désignées ? De plus en plus enclin au communautarisme, Jean-Luc Mélenchon s'en prend désormais aux catholiques blancs et ouvriers, affirmant qu'on ne pourrait compter sur eux pour instaurer le socialisme. Quant aux Juifs, La France Insoumise a, si l'on ose dire, mis une croix sur cette communauté depuis longtemps. Pourtant, rien n'oblige à penser que le conflit israélo-palestinien débouchera nécessairement sur un cataclysme terminal au Proche-Orient.
Pour s'en convaincre, l'essai très personnel de Nathan Devers, Aimer Jérusalem (Gallimard, 432 pages, 23,50€), offre une perspective rafraîchissante. Ce jeune philosophe surdoué, à peine trentenaire mais déjà auteur de plusieurs ouvrages remarqués, possède la qualité rare de penser contre lui-même – particularité de plus en plus rare en Occident mais toujours vivace en Israël et dans certains pays arabes comme l'Égypte, la Jordanie ou le Maroc. Loin d'être un énième plaidoyer pro-israélien, son livre empreint de spiritualité et de souvenirs personnels emprunte des chemins de traverse avant d'exprimer son amour pour la Ville sainte, « horizon de la seule ascension qui vaille : le voyage intérieur ».



