La propriété privée sous la loupe des sciences sociales
La revue Regards croisés sur l'économie consacre un dossier stimulant intitulé « Quand la propriété prive » à la propriété privée exclusive, pilier de l'ordre social contemporain. Dirigé par l'économiste Charles Delporte et les sociologues Benjamin Castelanelli et Maud Yaïche, ce numéro rassemble une vingtaine de contributeurs qui examinent l'histoire de la propriété et les modèles alternatifs susceptibles de diminuer les inégalités et d'affronter les crises écologiques.
Une construction historique et théorique
Le dossier décrit d'abord le basculement majeur survenu au XVIIIe siècle, lorsque les anciens régimes de propriété pluriels et fragmentés ont cédé la place au modèle occidental, individualisé, exclusif et hiérarchisé. Ce modèle s'est imposé avec l'essor du capitalisme marchand et industriel, effaçant ou disqualifiant les formes collectives, coutumières ou communes du passé. Il a concentré les droits sur les biens et est devenu un moteur des transformations économiques, sociales et politiques.
Dans un entretien, l'économiste Arnaud Orain souligne qu'il a fallu attendre le XXe siècle pour que la propriété bénéficie d'un cadre théorique opérationnel. D'un côté, la théorie économique des droits de propriété, développée par l'école de Chicago, et de l'autre, le concept de « communs » théorisé par Elinor Ostrom, ont façonné les débats contemporains.
Concentration et alternatives
La revue s'intéresse également à la dynamique de concentration des droits de propriété, observable sur les terres, les biens immobiliers et mobiliers, les capitaux industriels, les brevets ou les données numériques. La sociologue Marine Duros analyse la financiarisation du secteur immobilier et le rôle-clé joué par les fonds d'investissement. Parallèlement, la juriste Katharina Pistor démontre que la concentration de la propriété repose de plus en plus sur un codage juridique sophistiqué.
Une conséquence frappante de ces évolutions est qu'en France, la moitié des ménages détient 92 % du patrimoine brut, illustrant les profondes disparités générées par ce système. Les contributeurs explorent ainsi des pistes alternatives pour repenser la propriété, visant à réduire ces inégalités et à intégrer les impératifs écologiques dans les modèles économiques futurs.



