L'Association française des jeux en ligne (AFJEL), qui représente des opérateurs comme Winamax, Betclic et le PMU, adopte une communication discrète et rare, préférant faire de la pédagogie sur la réglementation plutôt que de répondre aux critiques sur les abus. Selon un rapport d'Addictions France, le secteur dépense 670 millions d'euros par an en publicité et sponsoring.
Une réglementation jugée trop permissive
Alors que la Belgique interdit toute publicité pour les paris sportifs et l'Espagne impose des restrictions horaires, la France laisse une grande liberté aux opérateurs. Un amendement visant à instaurer un « whistle-to-whistle ban » (interdiction de publicité de 5 minutes avant à 5 minutes après le match), inspiré du Royaume-Uni, a été discuté à l'Assemblée sans aboutir. Dans certains stades, comme à Rennes ou au Parc des Princes, des doubles rangées de panneaux publicitaires digitaux créent un effet d'écran géant.
Samson, psychologue au Centre d'addictologie de Saint-Brieuc, dénonce : « Je suis sidérée quand je vois la taille des bandeaux publicitaires digitaux le long des terrains. C’est un stimulus visuel intermittent, on y accorde donc une attention particulière même sans le savoir. Ça accroche l’œil et ça rentre dans le cerveau. J’ai des joueurs en consultation qui me disent qu’ils ne peuvent plus regarder un match de foot tant ils sont bombardés de stimulations et de tentations de parier. »
Le réveil du lobby selon un député
Le député PS Arthur Delaporte, favorable à une « loi Evin pour les paris sportifs », constate « un réveil du lobby » lors des tentatives de régulation. Il déplore que « la France n’en est même pas au quart du huitième de ce qu’ils ont pu faire sur le sujet, notamment en Espagne ». Le sénateur écologiste Thomas Dossus ajoute : « Vu les montants investis par les plateformes dans la publicité et le sponsoring, on assiste à des levées de boucliers dès qu’il s’agit de réguler le système de publicité, qui est un carburant pour tout un tas de comportements problématiques. »
Selon Dossus, le lobby est « extrêmement mobilisé pour nous empêcher de réguler », utilisant des méthodes similaires à celles des lobbies de l'alcool et du tabac, y compris en influençant la recherche scientifique. Le sociologue Jean-Pierre Martignoni, qui vante les mérites du jeu comme créateur de lien social, est cité comme exemple de chercheurs proches des opérateurs.
Des chercheurs sous influence
Thomas Amadieu, sociologue et auteur de La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, confie : « Énormément de chercheurs de premier plan - et notamment beaucoup de psychologues qui travaillent sur les addictions - sont financés plus ou moins directement par l’industrie du jeu. Pour en avoir parlé à des collègues, certains me disent qu’ils n’ont pas d’autres choix pour trouver des financements. » Il qualifie le phénomène de « colossal ».
Une étude de l'AFJEL contestée
L'AFJEL a commandité une étude auprès du cabinet PWC, affirmant que 5,4 millions de Français fréquentent les casinos en ligne illégaux, soit une hausse de 35 % en deux ans. Stéphane Piallat, chef du service central des courses et des Jeux, se montre sceptique : « Selon notre propre évaluation, on ne partage pas du tout ce constat. 5,4 millions ? Je pense qu’on n’est pas du tout dans ces volumes-là. » Selon ses informations, le nombre de joueurs réguliers sur ces sites avoisinerait le million.
Un membre de l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) estime qu'une étude financée par un acteur privé aux intérêts commerciaux « invalide de fait le caractère scientifique de la démarche ». Piallat ajoute : « C’est une démarche purement économique, purement business. Le but est juste de convaincre le politique que la seule façon de combattre les casinos en ligne illégaux, c’est de légaliser l’offre. »
Témoignage d'un ancien addict
Rémy, tombé dans les paris sportifs après le divorce de ses parents, a sombré dans l'addiction jusqu'à escroquer l'assurance maladie d'un million d'euros. Il met en garde contre la légalisation des casinos en ligne : « Pour jouer sur des sites illégaux, il faut maîtriser son sujet. Si tu légalises, c’est fini. » La psychologue Samson conclut : « La seule chose qui permettrait de diminuer les problèmes liés aux jeux d’argent en ligne, c’est l’interdiction de la publicité. Or, quoi qu’en disent l’AFJEL et les opérateurs, leurs contraintes réglementaires sont minimes. »



