Deirdre McCloskey : l'économiste dissidente qui défend la liberté comme source de richesse
McCloskey : la liberté rend plus riche, pas l'État

Deirdre McCloskey : l'oxymore vivant de l'économie contemporaine

Il existe chez Deirdre McCloskey une forme d'oxymore vivant particulièrement saisissant : cette ancienne étudiante "domestiquée" de Harvard est devenue la contestataire la plus redoutable de l'orthodoxie économique contemporaine. Héritière de l'école de Chicago, elle cite pourtant George Orwell et Raymond Aron avec une aisance déconcertante. Économiste quantitative de formation, elle parle avec passion de rhétorique, de dignité humaine et de conversation comme moteurs du progrès.

Un parcours intellectuel traversant les grands courants du XXᵉ siècle

Formée dans l'Amérique des années 1960, McCloskey s'initie d'abord au keynésianisme à Cambridge, cette doctrine issue de John Maynard Keynes qui confie à l'État la mission de piloter l'économie par la dépense publique et la régulation. Puis elle opère une conversion spectaculaire vers l'école de Chicago, ce courant libéral attaché aux marchés, aux données factuelles et à la méfiance envers l'intervention étatique. À 83 ans, elle a traversé les grandes querelles intellectuelles du siècle dernier, devenant un monument de l'économie et une dissidente permanente.

"Je n'ai pas été éduquée à Harvard, mais formée – domestiquée, même", confie-t-elle. Entre 1961 et 1964, elle est plongée dans le keynésianisme après quelques flirts de jeunesse avec l'anarchisme de gauche et le marxisme. De 1964 à 1967, toujours à Harvard, elle poursuit en doctorat comme une ingénieure de l'économie, persuadée qu'un système économique se laisse modéliser et piloter sans trop de peine.

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La révélation chicagoane et l'empirisme comme méthode

C'est en enseignant à Chicago, de 1968 à 1980, qu'elle dit avoir véritablement appris l'économie. "Là, j'ai compris qu'elle s'appliquait au monde réel", explique-t-elle. Si Milton Friedman était présent et d'une grande courtoisie, ce sont Robert William Fogel et Theodore Schultz qui l'ont le plus influencée. "Ce que j'ai surtout appris à Chicago, c'est que les équations et les diagrammes de l'économie orthodoxe peuvent être mesurés", précise-t-elle. Ils ne sont pas de simples objets esthétiques à critiquer pour leurs imperfections supposées.

Un économiste de Chicago estime que ces imperfections ne sont pas si grandes – et il est prêt à le démontrer empiriquement. Lorsqu'il met ses croyances à l'épreuve des faits, il devient un scientifique empirique. "Et nous avons besoin de ces scientifiques-là", insiste McCloskey, qui a appliqué cette méthode à l'histoire économique britannique puis mondiale.

L'égalité de permission contre l'égalité de résultats

Devenue l'une des grandes figures libérales de sa génération, McCloskey défend avec vigueur ce qu'elle appelle l'"égalité de permission". "La disparition réelle de la pauvreté ne procède pas des politiques de coercition, de régulation et de transferts – aujourd'hui si prisées –, mais de l'égalité de permission", affirme-t-elle. C'est elle, et elle seule, qui a engendré l'enrichissement de notre société à partir du début du XIXᵉ siècle.

Lorsqu'on compare un Européen d'aujourd'hui à un paysan de 1800 vivant avec l'équivalent de trois dollars par jour, on habite littéralement un miracle que nous refusons obstinément de voir. La plupart des gens ignorent l'ampleur du "Grand Enrichissement" – ou n'en prennent pas la mesure. "C'est un peu comme s'ils ne savaient pas – ou ne voulaient pas savoir – que nous avons aussi cessé d'être gouvernés par des rois", observe-t-elle.

La rhétorique comme moteur du changement

McCloskey affirme que la prospérité moderne ne doit pas d'abord au capital, à l'impérialisme ni même à la science, mais à un basculement rhétorique : la reconnaissance de la dignité des innovateurs ordinaires. "Les pauvres innovent, eux aussi. En changeant de métier. En ouvrant une échoppe", souligne-t-elle. À l'échelle de millions d'existences, ces initiatives pèsent autant que les découvertes d'un Pasteur ou les inventions d'un Edison.

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Avec l'égalité de permission, ces personnes ont pu "avoir leur chance", comme disent les Britanniques. Tous les innovateurs – les illustres comme les anonymes – ont été portés par cette idéologie nouvelle apparue à la fin du XVIIIᵉ siècle. Le langage façonne le monde sans relâche, et ce sont les idées qui commandent les institutions.

Le libéralisme face aux dérives autoritaires

En tant que présidente de la Société du Mont-Pèlerin, McCloskey s'inscrit dans la filiation intellectuelle de Friedrich Hayek et Milton Friedman. Face au trumpisme qui se réclame parfois du libéralisme, elle réagit avec fermeté : "Les partisans du Maga ne revendiquent pas le langage du libéralisme. Ils veulent que l'État fasse respecter leurs haines". Environ un quart de toute population humaine semble instinctivement autoritaire, en quête d'un duce, d'un père, d'un tsar.

Pour se protéger des tentations autoritaires, le libéralisme doit adhérer profondément à la dignité humaine universelle. "Tout le sens de l'égalité de permission est de donner aux adultes la dignité de l'autonomie", explique-t-elle, citant Lionel Trilling qui mettait en garde contre la transformation des pauvres en objets de pitié puis de coercition.

L'optimisme comme dissidence intellectuelle

Résolument optimiste à une époque dominée par l'angoisse climatique et le discours du déclin civilisationnel, McCloskey considère que l'optimisme est devenu une forme de dissidence intellectuelle. "Les gens cultivent un pessimisme incivil. Cela leur donne le sentiment d'être lucides, sophistiqués – comme un adolescent qui ricane devant ses parents", analyse-t-elle. En examinant les faits, on découvre pourtant l'abondance et le progrès.

Face à la question de savoir si nous glissons vers une société de peur et de contrôle ou si un nouveau moment libéral reste possible, elle répond que les deux scénarios demeurent plausibles. Une société peut se convaincre que le désordre menace partout, et accepter peu à peu la surveillance, la contrainte et l'autorité – se rapprochant ainsi du cauchemar décrit par Orwell dans 1984. "Évitons-le. Plaidons pour l'égalité de permission", conclut-elle avec une détermination intacte.