Sauvetage in extremis pour la Corée du Sud. Alors que 48 000 salariés de Samsung Electronics s'apprêtaient à entamer une grève de 18 jours ce jeudi, un accord de dernière minute a été trouvé entre la direction et le syndicat. Cette paralysie aurait coûté au pays un quart de sa croissance annuelle, la faisant passer de 2 % à 1,5 % selon les estimations de Séoul.
Un poids économique démesuré
Samsung Electronics n'est pas une entreprise ordinaire en Corée du Sud. À elle seule, elle représente plus de 12 % du PIB national, et jusqu'à 23 % si l'on inclut les retombées indirectes. À titre de comparaison, LVMH, première entreprise française, ne pèse que 1,1 % du PIB tricolore. « À part Saudi Aramco (22 % du PIB saoudien) et Gazprom (5 % du PIB russe), il existe peu d'équivalents », souligne Julien Pillot, économiste à l'Inseec Business School.
Le géant sud-coréen ne se limite pas aux smartphones : il produit des puces mémoires, des processeurs, des écrans OLED (notamment pour Apple), et est impliqué dans la construction navale, les véhicules électriques et la production de médicaments.
Les chaebols, un modèle historique
Samsung est le plus important des chaebols, ces conglomérats familiaux surpuissants comme LG ou Hyundai Motor. Leur origine remonte à 1961, lorsque le général Park Chung-hee, après un coup d'État, a misé sur quelques grands groupes industriels pour relancer l'économie du pays, alors pauvre et agricole. « Plus le groupe reçoit d'aides publiques, plus ses résultats sont conséquents, et plus il reçoit d'aides », explique Françoise Nicolas, chercheuse à l'Ifri. Cette boucle vertueuse a créé des mastodontes, mais la crise de 1997 a révélé que « les chaebols étaient presque devenus plus puissants que l'État ».
« Un tel modèle serait quasiment impossible en Occident », ajoute Julien Pillot, en raison des lois antitrust et de la volonté des gouvernements d'éviter les monopoles. Samsung est devenu « un État dans l'État », selon Françoise Nicolas, d'autant plus en 2026 avec des résultats records : au premier trimestre, ses bénéfices ont déjà dépassé ceux de toute l'année 2025, grâce au boom de l'intelligence artificielle.
Un quasi-monopole sur les puces mémoire
Selon Counterpoint Research, Samsung fabrique 36 % des puces mémoires DRAM mondiales et 22 % des mémoires à large bande passante (HBM), essentielles pour l'IA. Les 48 000 grévistes travaillaient tous dans le secteur des microprocesseurs, ce qui aurait paralysé la production. « Cela aurait impacté son concurrent coréen Sk Hynix, et par ricochet toute l'économie coréenne », prévient Alexandre Kateb, économiste fondateur de Multipolarity AI.
L'économie mondiale aurait également été secouée : « Les entreprises coréennes ont un quasi-monopole sur les mémoires électroniques qui déploient les capacités d'IA dans le monde, notamment aux États-Unis », ajoute-t-il.
Un précédent historique et une intervention étatique évitée
Pendant près de 90 ans, Samsung n'avait connu aucune grève. En 2024, un premier mouvement limité avait servi de test. Cette fois, le gouvernement sud-coréen se réservait le droit d'intervenir et de rendre la grève illégale au nom de l'intérêt national si aucun accord n'était trouvé. L'accord de dernière minute a donc évité une crise majeure.



