Alpha Chitin : la chute d'une startup prometteuse du bassin de Lacq
Alpha Chitin : la chute d'une startup prometteuse

Lancée en 2021 sur le bassin de Lacq en Béarn, la startup Alpha Chitin devait produire une molécule naturelle pour les secteurs cosmétique et pharmaceutique. Deux levées de fonds de 14 et 4,25 millions d'euros avaient reçu le soutien de l'État et des collectivités, mais l'entreprise n'a jamais passé le stade industriel. Un cas d'école.

Une histoire prometteuse

L'histoire était belle, le nom évocateur. Alpha Chitin résonnait au pays d'Elf Aquitaine, le moteur historique du bassin de Lacq. La start-up grenobloise avait posé ses valises en octobre 2021 en promettant de créer une centaine d'emplois directs et une soixantaine d'emplois indirects grâce à sa production de chitosane, une molécule utilisée par les industries pharmaceutique et cosmétique. La révolution tenait dans l'origine naturelle de sa matière première, animale (crabe, crevette, mouches) ou végétale (champignon).

La société était lauréate du programme Première usine, qui lui promettait une enveloppe proche des 5 millions d'euros. « Une avance a été versée en juillet 2023, conformément au calendrier prévu », précise aujourd'hui Joëlle Gras, la sous-préfète des Pyrénées-Atlantiques dédiée au développement économique. Selon nos informations, cet acompte s'élève à 900 000 euros.

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Les premiers signes de fragilité

« Dès le premier semestre 2024, plusieurs signaux faibles de fragilité financière ont été identifiés par les services de l'État et de Bpifrance, poursuit la sous-préfète. Le dirigeant d'Alpha Chitin était entré dans ce qu'il appelait ‘la traversée du désert financier’ sans pouvoir générer du chiffre d'affaires. » La société a finalement été liquidée le 22 juillet dernier. Ses huit derniers salariés ont été reclassés localement.

Malchance et mauvais calculs

Au soir de sa chute, la start-up aura bénéficié d'un total de 4,9 millions d'aides publiques. L'État, la Nouvelle-Aquitaine, le Département, la Communauté de communes de Lacq-Orthez avaient participé à la première levée de fonds de 14 millions d'euros en 2021. Le fonds régional Naco avait suivi pour une deuxième levée de fonds, de 4,25 millions d'euros en février 2024. Mais les premiers nuages, déjà, s'annonçaient.

« Il y a eu un enchaînement d'erreurs, de malchance et sûrement, de manque de transparence qui a abouti à cette liquidation », résume un investisseur. Les carapaces de crevettes qui devaient débarquer d'un bateau financé par le fonds souverain norvégien n'arrivaient jamais, la faute à un armateur turc peu recommandable. Le chitosane extrait des larves de mouches s'avérait, lui, inexploitable. « On n'a pas eu suffisamment de matière pour pouvoir faire tourner l'atelier, indique Jérôme Delay, le PDG d'Alpha Chitin. On a arrêté après un an et externalisé. » Enfin, la technologie du champignon, qui séduisait tant l'industrie cosmétique par son origine végétale, n'a jamais été maîtrisée.

« C'est bien de réussir les tests sur une paillasse, c'est autre chose de les transformer sur des machines », reconnaît Jérôme Delay. « Le procédé industriel n'était pas aussi mature qu'on nous l'avait sous-entendu. Les premières sorties n'étaient pas conformes aux attentes des clients, L'Oréal en tête, qui avait montré un grand intérêt », ajoute un investisseur. Le PDG bat sa coulpe : « Ce n'est pas qu'on a été insincère, c'est que le champignon était très difficile à stabiliser. On y a cru, mais le moindre dixième de pourcentage faisait changer les réactions. On a sous-estimé la difficulté du passage du labo à l'usine. »

Des signaux faibles ignorés

Plusieurs observateurs s'interrogent sur le jusqu'au-boutisme de la société et de ses soutiens, alors que les signaux d'une possible défaillance existaient. La production famélique, l'embourbement dans les réglementations du commerce de matière animale, ou encore des formulaires mal ficelés. « Les demandes de subventions n'étaient pas suffisamment étayées, certains dossiers techniques et financiers frisaient l'amateurisme, et pourtant l'argent arrivait, s'étonne une source proche des tractations. Tout passait. C'était comme si les gens étaient maraboutés. »

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Le préalable aux versements de l'État était ainsi de justifier d'une augmentation de six millions d'euros des fonds propres de la société. Alpha Chitin n'y est jamais parvenue mais elle a touché le premier versement de 900 000 euros. « L'entreprise avait du mal à lever des fonds, elle a demandé à BPI France que cette condition soit décalée au 1er janvier 2024, explique la sous-préfète. La demande a été acceptée et l'avance initiale a été versée. » Plusieurs voix s'étaient pourtant élevées contre cette avance.

« Si les choses s'étaient passées comme attendu, on aurait peut-être un champion européen du chitosane à l'heure qu'il est », regrette un observateur. Alpha Chitin ne se relevait pas pour autant et le robinet BPI France s'arrêtait. « L'État a agi avec prudence et vigilance, en veillant à ne pas exposer davantage de fonds publics, tout en restant mobilisé pour tenter d'aider l'entreprise à redresser sa trajectoire », défend Joëlle Gras. Le PDG assure qu'il a lui-même dit stop aux versements « car ça ne servait à rien de continuer ».

La marche était trop haute

Quelques semaines à peine s'étaient écoulées depuis la deuxième levée de fonds à laquelle a participé le fonds Naco. « Nous avons mené une étude approfondie, justifie le directeur général de ce fonds de la Région, Thibaut Richebois. Le partenariat avec les Norvégiens venait d'être signé, Alpha Chitin était en phase de recrutement, des acteurs majeurs du marché nous ont assuré qu'ils attendaient le produit… Le mauvais enchaînement intervient tardivement, à partir du début de l'année 2025. »

Pour beaucoup, il était prévisible. « On est passé trop rapidement d'une start-up qui travaillait sur la recherche & développement (R&D) pour la fabrication de la molécule à une start-up industrielle avec ses bâtiments », note un connaisseur expérimenté de cette zone d'activité où l'on raisonne souvent en TRL (technology readiness level), cette échelle en neuf étapes qui évalue la maturité d'une industrie. « L'idée était bonne, tout le monde a pensé qu'ils étaient au TRL 6 et pouvaient atteindre le TRL 9 mais ils étaient en réalité au TRL 3 ou 4. »

Comme toutes les start-up industrielles balbutiantes, Alpha Chitin « brûlait du cash » pour financer sa croissance. « C'est le problème des attentes de Bpifrance, retient Jérôme Delay dans son analyse post mortem. C'est un acteur formidable pour appuyer l'investissement mais il incite à passer une grande partie du cash en R&D plutôt que dans la production. » « C'est logique de brûler du cash, sauf qu'il ne faut pas brûler ce qu'on n'a pas encore reçu », répond notre connaisseur du bassin de Lacq. « Je ne vais pas vous dire non plus qu'on est blanc bleu sur la gestion de la boîte, reconnaît Jérôme Delay. Il y a des étapes qu'on a loupées d'un point de vue financier parce qu'on était concentré sur nos essais en usine. […] On aurait dû stopper les larves et basculer six mois plus tôt sur le champignon, au moment où le cash était encore là. Mais contrairement à ce que certains disent, on n'a pas fait tapis avec l'argent public. Les actionnaires ont mis sept millions d'euros et les banques six millions d'euros. Ils ont perdu bien plus que l'État et les collectivités. »