Dans les périodes de crise, une question revient souvent : quand avez-vous pris conscience que quelque chose basculait ? Ce passage entre l'avant et l'après, bien que relevant d'une reconstruction a posteriori, marque un jalon. Notre esprit tisse des liens entre des points disparates pour donner un sens à une réalité complexe, comme un pansement sur la cervelle ou un sac en papier pour apaiser une crise de panique.
Le schisme post-Charlie Hebdo
Pour l'autrice, ce moment a eu lieu en 2016 ou 2017. Lors d'une soirée avec un ami journaliste, ils discutaient des schismes apparus dans les rédactions après l'attentat de Charlie Hebdo. L'ami s'étonnait de la rapidité avec laquelle les choses avaient évolué : des anciens camarades ne se parlaient plus, se crachaient métaphoriquement dessus pour conjurer une cohabitation devenue insupportable. L'autrice, blasée, rétorqua que ce n'était que la dernière métamorphose d'antagonismes anciens.
Des précédents historiques
Elle évoqua des précédents : la fatwa contre Salman Rushdie, la révolution iranienne, les tensions entre intellectuels, l'affaire Kravchenko, ou encore les notes de Victor Klemperer sur le langage dans les démocraties en déclin. Pour elle, les temps de tension reviennent par cycles, et il ne faut pas se plaindre outre mesure. Elle mentionne même une technique de consolation héritée de ses ancêtres : relativiser en pensant à Babi Yar.
L'évitement des sujets à charge polémique
Plus tard dans la conversation, l'autrice remarqua un changement dans les articles de son ami : il évitait désormais les sujets controversés, de peur des réactions virulentes sur les réseaux sociaux. Il confirma que c'était un choix personnel, pour préserver sa santé mentale, et ajouta : "Aujourd'hui, en France, il n'y a jamais eu autant de journalistes et d'intellectuels sous protection policière."
Une épiphanie amère
Ce fut l'épiphanie de l'autrice : la prise de conscience que ce qui était anormal en 1989 (le calvaire de Rushdie) est devenu monnaie courante. La peur des représailles dicte désormais les choix éditoriaux. "Sur quoi vais-je écrire aujourd'hui ? Ah, non, pas là-dessus, je risque de surchauffer la bile d'hypersensibles qui voudront me faire la peau."
La boucle bouclée
Quelques mois plus tard, une ancienne journaliste, devenue rédactrice en chef, annonça sa ligne éditoriale : "J'aimerais que personne ne soit blessé par nos contenus." Pour l'autrice, la boucle était bouclée : le schisme ouvert par Charlie Hebdo s'était refermé, et les terroristes avaient gagné.



