La parabole de Boule de Suif : une leçon d'actualité brûlante
Dans la France de 1870, envahie par les Prussiens, une diligence transporte un groupe de bourgeois et deux bonnes sœurs. Parmi eux se trouve Boule de Suif, une prostituée. Pendant tout le début du voyage, les passagers la méprisent du haut de leur morale irréprochable. Pourtant, lorsque la faim les tenaille, ils n'hésitent pas à dévorer ses victuailles. Arrivés à une étape, ils la supplient de coucher avec un capitaine ennemi pour obtenir l'autorisation de repartir. Boule de Suif, patriote, refuse de se donner à un Allemand. Les bourgeois, exaspérés d'être retenus prisonniers, la harcèlent, l'intimident, la cajolent jusqu'à ce qu'elle cède, le cœur brisé.
Lorsqu'ils peuvent enfin repartir, chacun mange joyeusement son repas sans un regard pour la catin salie. Boule de Suif, affamée, n'ayant pas eu le temps de prévoir de provisions, laisse couler de grosses larmes silencieuses. Une bourgeoise bien mise, le ventre plein et la conscience tranquille, lance alors ce mot terrible : « Elle pleure sa honte. »
Le sale boulot nécessaire : une réalité politique immuable
Maupassant, dans sa nouvelle, décrivait parfaitement la situation politique que nous vivons aujourd'hui. Le 28 février, des frappes conjointes des États-Unis et d'Israël ont éliminé à Téhéran le guide suprême, l'ayatollah Khamenei. Celui-là même qui, depuis des décennies, soumettait, opprimait, torturait, violait et massacrait son propre peuple. Dans un autre temps, l'élimination d'un tel personnage, incarnation de la perversion humaine, aurait été une source de joie quasi universelle.
Si en Iran, et au sein de la diaspora iranienne, après des semaines de manifestations réprimées dans le sang, la population se réjouit majoritairement de la mort du bourreau, une partie de l'Occident a rapidement manifesté des pudeurs de gazelle. « Tuer un homme qui ne nous avait rien fait, violer le droit international, quelle honte ! » s'exclament certains, oubliant que le peuple iranien tentait depuis des mois de se débarrasser lui-même du tyran, au prix de dizaines de milliers de vies.
Les réactions politiques françaises : une hypocrisie déconcertante
Marine Tondelier a asséné : « Des bombardements n'ont jamais démocratisé un pays », ignorant manifestement les exemples de l'Allemagne et du Japon. Elle aurait « préféré qu'Ali Khamenei soit jugé plutôt que tué ». Jean-Luc Mélenchon a déploré : « La mort d'Ali Khamenei, bourreau du peuple iranien, ne justifie pas les moyens qui l'ont provoquée. Enlever ou assassiner les dirigeants dont on combat la politique reste la négation de tout droit international. »
Olivier Faure a estimé qu'il serait « un peu exagéré » de remercier les États-Unis, ajoutant : « Il y a un autre dommage collatéral, c'est le droit international ». Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, s'est emporté contre « une violation grossière du droit international ».
Les enjeux stratégiques : au-delà de la morale apparente
La chute du régime des mollahs n'a pas que des implications pour le peuple iranien. L'Iran a juré la destruction d'Israël, soutient des milices terroristes, et son développement de l'arme nucléaire représente une menace existentielle. Pour les États-Unis, permettre à l'Iran de devenir, selon les prédictions de Marco Rubio en 2015, une deuxième Corée du Nord, est un scénario inenvisageable.
Comme le souligne justement le journaliste Jean Quatremer, la mort du tyran aurait dû être, selon toute logique, un événement dont on aurait de bonnes raisons de se réjouir. Personne en Occident, et particulièrement en Europe, n'a intérêt à ce que l'Iran se nucléarise, continue de déstabiliser la région, menace l'existence d'Israël ou finance le Hamas et le Hezbollah.
La nécessaire mise en contexte des actions immorales
Organiser des frappes, risquer de tuer des innocents, annihiler une vie humaine sont des actes immoraux lorsqu'on les considère hors contexte. Mais tout comme la justice prévoit des cas où la violence est acceptable pour se défendre ou protéger autrui, il existe des situations où le sale boulot est justifié. Surtout lorsqu'il s'agit d'éliminer un bourreau qui a juré votre mort et d'aider tout un peuple à se libérer, particulièrement lorsque ce peuple lui-même le réclame à cor et à cri.
Les pères la pudeur qui poussent des cris d'orfraie devant les frappes contre le régime iranien ressemblent étrangement aux compagnons de voyage de Boule de Suif, ces « honnêtes gens autorisés qui ont de la Religion et des Principes ». Ils méprisent ceux qui se dévouent pour les sortir d'un mauvais pas, refusant de faire eux-mêmes ce sale boulot de peur de souiller leur vertu. Puis, une fois l'action accomplie et ses fruits récoltés, ils condamnent tout en se félicitant secrètement qu'on les ait débarrassés d'un personnage odieux.
Israël, le Boule de Suif des relations internationales
Si chez Maupassant, c'est Boule de Suif qu'il fait bon conspuer, juger et railler, tout en étant bien content de la trouver lorsqu'elle fait le sale boulot, aujourd'hui c'est Israël qui endosse ce rôle. Le pays est constamment jugé : tort d'attaquer quelles que soient les circonstances, tort de se défendre, tort d'exister. Et lorsqu'il rend service, comme dans le cas de l'élimination de Khamenei, il ne mérite pas le moindre signe de gratitude.
La mort de Khamenei, si elle avait été causée par n'importe quelle autre coalition, n'aurait bénéficié que d'un entrefilet laudateur dans la presse occidentale. Mais à une époque où l'antisémitisme, sous les oripeaux de l'antisionisme, est redevenu furieusement tendance, c'est Israël qui est invité, par ceux-là même qui profitent de ce qu'ils appellent un crime, à « pleurer sa honte ». L'histoire se répète, les hypocrites changent de costume, mais leur nature demeure immuable.



